Extrait du cahier n°26 de 1986
Bonjean, Guénon et si Abdallah


           

J'ai pensé que je pouvais, peut-être, donner aux lecteurs des Cahiers Henri Bosco quelques indications concernant, d'une part, ce que Claude Girault appelle "La dette de Bosco envers Guénon" ( Voir Cahier, n° 24, p.162) et, d'autre part, les révélations faites par André Gide, dans son Journal qui nous apprend que c'est Si Abdallah, mystique français converti à l'Islam, qui lui avait fait lire les oeuvres de ce "serviteur de l'Unique" ( c'est ainsi que Paul Chacornac, désigne Réné Guénon).

D'après Lalla Touria, ce n'est pas Si Abdallah qui a fait connaître Guénon à Gide, c'est son mari, François Bonjean, et c'est à ce dernier que furent adressés les fameux propos : "Si Guénon a raison, eh bien ! toute mon oeuvre tombe". Je ne suis ici, que le rapporteur des paroles de Lalla Touria ; par contre, ce dont je suis absolument sûr, c'est que Henri Bosco a eu une solide connaissance de l'oeuvre de Guénon, s'il a , effectivement, lu tous les livres de ce dernier, c'est à Bonjean, uniquement, qu'il le doit : il ne cesse d'ailleurs de l'affirmer lui-même tout au long de la correspondance qu'il eut avec l'auteur des Confidences.

Qu'on en juge : "Ce sont les messages d'en haut que j'aime _et là, vous retrouvez votre Chère Doctrine. Or depuis que j'y accède un peu (à peine un pas sur le seuil ! ) je trouve des raisons solides qui me confirment dans mon orientation naturelle (...)"

"Voila où j'en étais à peu près, au moment où vous m'avez révélé Guénon et la Doctrine _ j'errais aux confins de ce merveilleux pays."

"Cette nuit, cher Abou, il vente, il pleut et neige prés de nous, sur la montagne, et, seul sous ma lampe, j'éveille les premiers souvenirs qui me viennent en mémoire de cet homme ( René Guénon) ; et il m'apparaît prés de vous qui, le premier nous en avez proposé la doctrine. Ainsi se noua notre amitié ; et est-il noeud plus solide? Les temps étaient affreux, alors, en préfiguration, hélas, des années menaçantes qui s' annoncent. Nous nous connaissions peu encore, et cependant vous avez eu cette divination de nous croire, Madeleine et moi, accessibles à cette parole dont vous étiez nourri vous-même. C'est le partage de pain _ le vrai pain_ le seul pain. Le Goût m'en reste encore à la bouche."

Nous avons été raffermis alors et de ce raffermissement je sens encore les bienfaits. Vous trouverez donc naturel qu'à propos de ce Sage qui vient de disparaître, je parle de vous avec une gratitude fraternelle. Inutile, je pense de donner d'autres extraits de cette correspondance extraordinaire qui est un merveilleux dialogue d'artistes profondément religieux : c'est la plus belle , je crois, des correspondances de François Bonjean.

Jean Pierre Luccioni Le Souvenir de Henri Bosco à Rabat

L'écrivain Ahmed Sefrioui a connu Henri Bosco par l'intermédiaire de François Bonjean, qui était son professeur et son maître et auquel il rendait souvent visite à Rabat. Fréquemment Henri Bosco et lui se rencontraient chez François Bonjean et ils sont devenus de très bons amis. Monsieur Sefrioui n'imagine pas même de Marocain que Henri Bosco aurait connu aussi bien que lui. Ils étaient liés par un intérêt commun pour la littérature et l'écriture. Ahmed Sefrioui, pendant ses séjours à Rabat, allait lire à Bosco et à François Bonjean quelques pages de ce qu'il écrivait et eux, à leur tour, le mettaient au courant de leur travail. Pendant son séjour au Maroc, Henri Bosco appartenait à un milieu intellectuel qu'on n'y retrouve plus maintenant, selon M. Sefrioui. Les nombreux écrivains qui se trouvaient à Alger pendant la guerre faisaient de fréquents voyages au Maroc et bien entendu, ont rendu visite à Henri Bosco.

On sait que Henri Bosco allait souvent à Chella, lieu saint et vieille nécropole, jouir de la paix et s'abandonner à la méditation parmi les fleurs, les tombeaux et les cigognes...

M. Sefrioui nous fait part ici d'une histoire remarquable que lui avait racontée Henri Bosco au retour d'une visite en ce lieu:

Un jour, avec son épouse Madeleine, il est allé là-bas pour déjeuner; ils se sont installés sous un arbre. Il y avait un nid de cigognes au-dessus. Dans le nid, il y avait trois cigognes qui caquetaient, qui discutaient le coup pendant je ne sais combien de temps. Henri Bosco dit à Madeleine: "Mais ça m'a l'air un peu dramatique, ce qui se passe là". Alors ils ont regardé, ils se sont dit "on va essayer de voir ce qui va se passer". Tout d'un coup deux cigognes sont parties, laissant dans le nid la troisième. L'une des cigognes parties a pris son élan et revenue à toute vitesse, elle a transpercé avec son bec la cigogne dans le nid. Elle l'a tuée sur le coup. Bosco était absolument affolé: "Mais qu'est ce que c'est que cette attaque de violence, de cruauté absolument invraisemblable?" et la cigogne qui était dans le nid est tombée par terre. Henri et Madeleine sont allés voir. Or, la cigogne avait un abcès absolument énorme. C'était une cigogne malade, condamnée. Elles avaient d'abord discuté l'affaire et probablement avec l'approbation de la malade, elles avaient décidé de l'achever.