"Henri Bosco catholique" - par le Père Charles Combalusier







Ces quelques lignes ne veulent être qu'un simple témoignage personnel, celui de trente ans d'amitié.

Baptisé, inhumé comme il l'avait voulu, selon les rites, il ne semble pas que sa fidélité à l'Eglise ait jamais été mise par lui sérieusement en question.
Henri Bosco était profondément religieux, il aimait la religion comme on aime un poète, les cérémonies, la ferveur collective, pourvu que le goût n'en souffre pas ou pas trop.

Il jouissait sans doute de la religion en esthète, mais aussi les émotions religieuses de l'adulte remuaient en lui des souvenirs indélébiles de l'enfance solitaire et méditative.
Revenant de Séville, il nous disait son admiration pour une foi dont il avait discerné la vitalité à travers les manifestations de la Semaine Sainte exploitées par le tourisme, une foi qui ne l'a jamais quitté.

Il aimait l'Eglise, filialement comme on aime une mère vieillie qui eut une verte jeunesse révélée par le chef-d'oeuvre qu'elle engendra, l'architecture, la liturgie.

C'est ainsi qu'il se prit d'amour pour l'église de Géneval, lisez Vaugines. "La plus belle église du Monde" qui lui apparut un soir "toute chaude encore du jour, sous les feuillage des platanes où l'ombre naissait". Il écrira plus tard que ses pierres étaient elles-mêmes une prière muette.
Pourtant, quand il y venait à la Messe le dimanche, il n'y eut jamais la joie d'une liturgie complexe et solennelle, riche de symboles mystérieux et de formules grandioses; le catholicisme français est ami de la concision et de la limpidité.


l'eglise de Vaugines

On comprend l'attrait que lui inspirait le christianisme oriental. Le grec lui était familier, la guerre le contraignit à vivre à Salonique; il voulut faire en 1963 un dernier voyage en Orient.
De Paros où il séjourna, il rapporta l'idée du Récif, la description émouvante et un peu nostalgique de l'office clandestin devant le Pantokrator.

Par contre, la froideur des temples calvinistes ne l'inspirait pas, c'est le moins qu'on puisse dire.
S'il avait bien des amis protestants, il n'éprouvait pas grande sympathie pour les réformes en général et la Réforme en particulier.

Toute sa vie, Henri Bosco prit ses distances par rapport aux problèmes sociaux et politiques auxquels les religions historiques ont toujours été mêlées. La vie est trop courte et le poète a trop à dire.

L'Eglise dans sa source première, la Bible et les pères, lui était bien connue, mais la douloureuse suite de siècles de son histoire qui est l'histoire de son écartèlement entre les protections intéressées du pouvoir laïc et les appels des affamés de justice, ne l'a jamais beaucoup intéressé.

La longue fréquentation marocaine du monde musulman, de ces foules humaines résignées qui sacralisent d'immuables hiérarchies sociales et pour qui "l'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs" ne fut sûrement pas sans influence sur lui.
Le climat spirituel de l'Islam n'est pas générateur de transformations sociales, mais où trouve-ton, sinon dans les mosquées, une telle intensité de silence et de foi en l'invisible ?

Il savait que les religions sont périssables comme tout ce qui vit sur la Terre.
Il n'y a pas plus, écrit-il dans l'église de Géneval que "deux vieilles femmes mourantes"... et un curé qui meurt à la fin d'Un Rameau de la nuit. Il acceptait avec fatalisme l'irrémédiable déclin de la religion traditionnelle, parce qu'il était un vrai croyant.

Henri Bosco était absolument croyant parce que voyant.

Il avait la foi en l' "Anonyme Présence" que célébraient les Balesta dans leur "bizarre liturgie familiale", en Dieu dont on n'ose pas prononcer le nom tant il a été bafoué par les hommes, mais que célèbrent les étoiles et dont la force souterraine a fait jaillir des eaux les montagnes et des montagnes les sources, les arbres et le chant des oiseaux, Dieu qui nous a fait capables d'émerveillement devant les splendeurs du monde et la fécondité de nos tourments.

Il y a un an il m'écrivait: "Je suis décidé à m'enfoncer dans l'ombre (titre du roman en chantier) il faut se finir... je finis".

Non Henri Bosco, vous ne finissez pas, on relira toujours les pages que vous avez écrites, l'église de Vaugines est toujours la plus belle du monde, et le Luberon n'est plus le même depuis que vous l'avez chanté.

Post-Scriptum :
Henri Bosco me jugeait hérétique et me l'écrivit, ce qui ne troublait pas le moins du monde notre amitié. Sa dernière lettre, peu de temps avant sa mort, est signée "Torquemada" et commence par ces mots : "Mon Cher hérétique (incombustible)".

Je n'en demandais pas tant.

Si les querelles de théologiens s'étaient toujours déroulées sur ce ton, peut-être tous les humains seraient-ils aujourd'hui chrétiens.