Un été démentiel

extrait de "L'Antiquaire" d'Henri Bosco





            Un été démentiel

D'été plus chaud je n'en ai guère connu dans ma vie. Car la chaleur avait commencé de bonne heure, s'il m'en souvient, en mai.

Puis, chaque jour, elle avait augmenté lentement de puissance, sans défaillir. Dès le début de juin, le ciel tout entier s'était embrasé.La fraîcheur de la nuit s'évaporait, un peu après le lever du soleil et longtemps après sa disparition, l'air brûlant de l'après-midi s'attardait sur la terre.

Des mouvements inattendus et passionnés animaient les êtres. Jamais on ne vit tant d'accidents bizarres, de catastrophes anormales, de perturbations dans la vie des hommes. Sur le soleil, de grandes taches apparurent.

Le 12 juin, une éruption d'une extraordinaire violence y produisit un cataclysme dont le remous arriva jusque sur la terre. Tous les appareils magnétiques entrèrent en folie. Coïncidence plus étrange encore, il y eut des famines dans les Indes, des épidémies en Europe, et une poussée fébrile de morts, de suicides, de crimes, un peu partout.

La terre fermentait. Il naissait des nuées d'insectes fiévreux. Le long des lacs et des étangs dont le niveau avait baissé, leurs hordes ivres de colère tourmentaient nuit et jour le sommeil des bêtes, qui devenaient rétives et pour un rien, dangereusement irritables.

Il semblait que l'on fit, malgré soi, tout à contretemps. Les résolutions qu'on prenait engendraient des actes contraires. On pensait à rebours. Par moments, on aimait avec une sorte de haine, et l'on haïssait par amour avec volupté. Les plus raisonnables agissaient parfois, sans se l'expliquer, assez follement pour douter de leur rectitude mentale. Ce doute seul marquait un reste de bon sens. Les prudents et les sages s'étaient repliés sur eux même et usaient de patience.

On pressentait que la chaleur torride n'était pas seule en cause. On en constatait les effets directs ; mais un rayonnement plus subtil, plus nocif aussi en transperçait la gerbe incandescente. C'était une onde de feu invisible. Elle exaspérait les réseaux électriques qui vibrent dans le corps latent par quoi se doublent notre corps sensible.

Ce que je dis là n'est pas inventé. De graves savants, attachés aux faits et dépourvus de toute fantaisie, ont relevé alors des coïncidences étranges entre l'accroissement de la chaleur solaire et les troubles qui ont agité, cette année-là sur terre la vie des hommes.

J'en parle donc, étant tout à fait de sang froid, et nom sans dessein. J'y vois la raison de mes actes, qui sans doute, ne furent pas ceux que laissait prévoir mon caractère. Ce que je fis, je ne l'aurais pas fait un an plus tôt. Et ce que depuis j'ai pu faire, l'aurais-je fait, si le ciel et la terre n'eurent, cette année-là pénétré dans les flammes et frôlé la démence ?



(extrait de l'Antiquaire d'Henri Bosco)