Préface à Un Oubli moins profond


par Alain Tassel, Professeur






Publié en 1961, alors qu’Henri Bosco, âgé de 72 ans est un écrivain consacré, récompensé notamment par le prix Renaudot et par le grand prix National des Lettres, Un Oubli moins profond est le premier volume d’une série de Souvenirs qui réunit Le Chemin de Monclar (1962) et Le Jardin des Trinitaires (1966). Cette trilogie a été complétée par Mon Compagnon de songes (1967), comme le précise Henri Bosco sur le rabat de la première de couverture. Dédié à Gaston Bachelard, lequel a « trouvé un grand secours de rêverie dans l’œuvre d’un maître qui connaît les songes de la mémoire », Un Oubli moins profond fait revivre des personnages et des événements qui s’inscrivent dans l’enfance de l’écrivain, une période qui correspond à ses « lointains », à son « ultime horizon […] encore visible », couvrant principalement les années 1894 à 1898.


Henri Bosco a commencé la rédaction d’Un Oubli moins profond pendant l’été 1959, parallèlement à celle de la dernière partie de L’Épervier. C’est dans le Diaire des années 1959 et 1960 que s’insèrent les chapitres de ce premier tome des Souvenirs. En décembre 1959 il informe son correspondant et ami François Bonjean que « pour le moment c’est dans l’enfance qu’[il] plonge » et il ajoute : « Il est probable que l’essentiel de la vie est là. Pour moi, du moins ». Il considère ce travail comme un « délassement en marge du travail sérieux ». Il revient sur le plaisir que lui procure la rédaction de ses souvenirs et sur l’un des enjeux de l’entreprise autobiographique, en l’occurrence la mise en lumière des passerelles qui relient l’enfance à l’âge adulte : « Je découvre des quantités d’événements, de personnages, de sentiments, de joies, de peines que j’avais oubliés et qui me reviennent par enchantement. Je ne les évoque pas par nostalgie, mon enfance n’ayant pas toujours été un jardin de délices. Je n’ai pas le regret de mon passé. J’y cherche l’avenir qu’il présupposait - et qui fut, et qui même est encore ma vie. Et puis, c’est un enrichissement. On est riche de ce qu’on fut quand on en retrouve la jouissance dans ce qu’on est ». Le dessein que forme l’autobiographe est de retrouver les sources de sa personnalité pour mieux se connaître : « […] me découvrir tel que je suis, puisque je l’étais bien plus clairement à cet âge tendre, où ce qui sera aspire de toutes ses forces à le devenir ». C’est aussi un voyage dans l’enfance pour mettre au jour une partie méconnue de soi, pour être à l’écoute des virtualités qui n’ont pas été exploitées. Pour construire son identité, l’autobiographe appréhende donc « ce qui ne sera pas, ce qui était possible, et qui non moins vivement voulait vivre, mais que les malchances ou quelque faiblesse cachée ont peu à peu écarté de la vie ». Un commentaire consigné dans le Diaire confirme cette dimension individuelle de l’écriture des Souvenirs :



Ces anecdotes paraîtront sans doute insignifiantes, et elles le sont. Du moins pour tout autre que moi. Mais ici je me les raconte, et ainsi, pour moi elles ont un sens. Car je n’écris ici que pour moi seul. Je ne me revis que pour moi. Et je n’aurais guère d’excuse de me revivre pour les autres, en ne leur offrant que le petit train d’une existence médiocre. Rien n’y fait plus défaut que les événements. Ceux que j’y retrouve sont si ordinaires qu’ils n’atteignent pas, et de loin, au sens que l’on donne généralement à ce mot redoutable. C’est un mot qui a pris de l’importance, qui suggère quelque grandeur, et souvent même qui porte le drame dans ses quatre syllabes. Ici, il reste au ras du sol, et s’il joue son rôle sur l’humble théâtre où je suis obligé de l’employer, je crains qu’il ne dramatise, et ainsi ne fausse les modestes faits qui forment la chaîne de ces récits où rien n’arrive (je m’en rends parfaitement compte) qui ne soit banal. Mais qu’y faire ? J’écris donc pour le seul lecteur qui puisse prendre goût à ces banalités. Ce lecteur, c’est moi. Mais je m’y passionne. On voit que je me contente de peu et, qu’en fait de passion, le sujet n’est rien. C’est le cœur qui compte .

Certes, l’identité entre l’auteur, le narrateur et le personnage, la nature rétrospective de la narration, la déclaration d’intention insérée dans le préambule, comme l’accent mis sur la genèse de la personnalité, rattachent ce récit à l’espace autobiographique. Mais, en première de couverture, Bosco a préféré opter pour le terme « Souvenirs », plus souple et plus impressionniste . Si l’enfance en terres avignonnaises s’impose comme le jalon principal de cette histoire de sa personnalité, Henri Bosco précise d’emblée qu’il ne suit pas le déroulement linéaire d’une vie : il ne propose pas « une suite d’événements qui se succèdent […] et qui s’enchaînent ». Il brise le carcan chronologique , mais l’ordre du récit trouve moins sa source dans le « hasard des retours » que dans des regroupements thématiques, perceptibles aussi bien dans les titres en caractères italiques des dix chapitres centraux que dans ceux, en caractères romains, des parties deux à sept encadrées par un prologue et un épilogue : « Ces premières images », « Nocturnes », « Même les amours », « Familles », « Un romancier », « Annonces de la solitude ».


La relation des expériences, des découvertes et des émotions du jeune Bosco forme le fil conducteur de ce premier volume des Souvenirs. Autour de cette séquence matricielle se développent, sous la forme d’arborescences, une vingtaine de micro-récits d’une amplitude variable : un chapitre pour mettre en scène les gens de la balle, les « artistes », ou plusieurs pages pour camper le portrait de l’étrange et insaisissable Cyprienne. Un souvenir en appelle ou en aimante un autre. Ces emboitements trouvent leur origine dans des relations d’analogie et de contiguïté, comme le précise Bosco dans une lettre à François Bonjean : « un [souvenir] pêché au hasard, en ramène à sa suite un autre ». L’une des spécificités d’Un Oubli moins profond tient à l’allure sinueuse de ce récit, à la fréquence des décrochages et des greffes, à un effet de boitement structurel. Et l’autobiographe prend la mesure de cet effet de lecture lorsqu’il s’avise du décalage qui s’instaure entre le titre du chapitre « Un romancier » et l’absence d’u développement précis sur ce sujet, annoncé sans être vraiment traité : « Mais que viennent faire tant de réflexions ? Elles m’éloignent de ces nuits, de cette chambre, de ce père qui contait si bien. On part facilement à la dérive, et sans doute n’ai-je pas cessé de le faire en quittant mon dessein à chaque page [. ..] ».


Dans ces enclaves narratives Bosco évoque les silhouettes du cercle familial, ses aïeux, parmi lesquels se détache la grand-mère Louise qui enchante son petit-fils en lui relatant l’épisode historique du retour des cendres de Napoléon 1er lors de l’hiver 1840. Bosco écrit Un oubli moins profond pour nourrir « la grave et fidèle mémoire des deux sangs dont [il a] hérité » et pour rendre hommage à ses parents. C’est aussi le proche entourage de l’enfant qui est dessiné : Julie, sa nourrice, la figure truculente, tutélaire et récurrente de Tante Martine. Férue de proverbes, « [cette] cousine lointaine […] s’était élevée au rang de tante, parce qu’elle avait dans le sang une vraie nature de tante ». Bosco met également en scène une foule de personnages pittoresques et singuliers, des petits commerçants tels « Gros lapin », le marchand des quatre-saisons père d’une famille de dix enfants, le couple des épiciers, le « Gros Girard » et la « Petite Girard », identifiés eux-aussi par leurs noms d’usage à connotation enfantine, le cordonnier Simon, l’épicière Mme Soubre, flanquée de trois étranges « rats de cave ». On croise enfin des êtres insolites comme les gens de « la balle », parmi lesquels se détache la figure tour à tour fascinante et pathétique du clown Babinello, dénommé « Tête de mort ». Il n’est pas rare que l’évocation d’un de ces personnages conduise le narrateur à enchaîner sur un autre portrait, quitte à faire acte de repentance : « Peut-être ai-je eu tort de les évoquer à la file […] ». Il s’interroge sur cette pratique de la digression pour rappeler que le sujet principal de son livre reste le portrait d’un enfant : « Mais où suis-je allé chercher tout cela, à propos, s’il vous en souvient, des " rats de cave" ? […] de fil en aiguille, je me suis perdu loin de mon sujet. J’y reviens ».


C’est avec émotion et gratitude que Bosco esquisse les figures paternelle et maternelle. Il met l’accent sur le rôle qu’ils ont joué dans sa formation, dans l’acquisition des « premiers rudiments de l’écriture, du calcul, du solfège, de l’Histoire sainte », dans l’éveil de sa sensibilité artistique. Bosco brosse un portrait élogieux de sa mère, éprise des nuages, et douée d’un « don de voir ce qu’on ne voit pas ». Sa mère, qui l’a initié aux secrets de la vie nocturne, l’a aussi conduit sur le chemin de la foi. Elle l’a rendu sensible à la beauté des Noëls rustiques : « il n’y a eu pour moi de vrais Noëls que ceux qu’on célébrait dans ma petite enfance. Rien que d’y penser je revois, j’écoute, je sens. Je revois mes parents, l’humble maison non loin de la Durance, la crèche, ses santons, et je sens deux odeurs inoubliables, celles de l’anis grillé et des mandarines ». Emblématiques de ces glissements entre l’enfance et le présent de l’écriture, les dernières lignes d’Un oubli moins profond sont irriguées par l’expression de son attachement à la religion chrétienne, à la figure du Christ.


La malice et l’humour guident sa plume quand il esquisse la figure de son père, un bricoleur talentueux et perfectionniste, qui, tout en étant « incapable d’un enseignement », « collabora au [sien] à sa façon » en lui fabriquant un pupitre …« trop parfait pour qu’on s’en servît » et une multitude de jouets… « dont l’usage [lui] était religieusement interdit ». Et la tendresse l’emporte au moment de montrer comment « ce petit homme sec, basané, l’air maussade », au terme d’un rituel nocturne, enchante l’enfant par son art de conteur, par son aptitude à transformer de « longues et pastorales aventures » en véritables épopées où le « vrai » le dispute au « merveilleux ».


Le pouvoir de remémoration des noms propres, - patronymes et toponymes,- est signalé notamment à propos du vieux pâtre Béranger et du braconnier Bargabot : « Lorsque je prononce [leurs deux noms] ces âmes sortent de l’oubli et je les vois encore dans la forme de ces figures qui vivaient et erraient au bord de la rivière, au temps où j’y errais moi-même, enfant solitaire que hantaient les eaux […] ». Ces personnages, à l’instar de Tante Martine, circulent entre les Souvenirs et les récits semi-autobiographiques du cycle de Pascalet, comme le précise le narrateur qui, dans plusieurs notes infrapaginales, en fournit la liste. Ces connexions mettent en évidence la porosité des frontières entre les récits d’inspiration autobiographique comme L’Enfant et la rivière ou Antonin et les Souvenirs : migration des personnages d’un livre à l’autre, réécriture d’épisodes originels, décisifs ou chargés d’émotion. Le narrateur d’Un Oubli moins profond ouvre aussi les portes de son atelier quand il dévoile les sources bibliographiques de ses romans et identifie, par exemple, le modèle qui a servi à l’élaboration d’un personnage romanesque : « Sabinus est un portrait retouché, romancé, mais pas tellement inexact de [son grand-oncle] Bras de Fer ».


Quant aux toponymes, prisés pour leur fonction poétique, pour leur musicalité et leurs « sortilèges », ils font signe et nourrissent l’imaginaire : « […] les beaux noms […] comme Montmajour, Saint-Paul-de-Mausole, Saint-Rémy, les Baux, Fontvieille, Eygalières […] restent aussi vivants qu’au temps de mon enfance » . Une rêverie cratylienne s’esquisse à propos des échos suscités par le village de Barbentane : les sonorités « charmant[es] », empreintes de « bonhomie » de ce toponyme sont mises en relation avec les résonances affectives des moments passés dans ce « vieux village ».


Henri Bosco manifeste une remarquable maîtrise des ressources propres à l’art du portrait. En quelques mots il ébauche le portrait de l’accorte Mercédès, la fille délurée de Don Ezéchiel, père des acrobates espagnols : « Vive, hardie, les hanches souples, le sein en avant, l’œil rapide, elle me voit, me prend par l’oreille […] ». Et, avec la même concision, il esquisse la scène du premier baiser qui met en évidence le rôle actif de la jeune fille : « Elle vint vers moi, me prit aux épaules, m’attira violemment à elle et me donna un rapide baiser. L’effet en fut immédiat de honte et de colère […] ». L’observation est souvent relayée par l’imagination. Prompt à forger des noms composés très suggestifs, le narrateur recourt à la stylisation comme à l’image, à des fins souvent comiques. Ainsi Dame Gude, la remplaçante de Tante Martine, est-elle assimilée à « une souris qui fait ses comptes », « trotte-petit, grignotte-galette, tricote-menu ».


En regard de ces personnages si pittoresques se constitue, par petites touches, un autoportrait du narrateur, qui, enclin à l’autodérision, attribue à l’enfant « curieux », « imaginatif », « docile et secret », « un idéal de grand cavalier avec un corps de fantassin ». Les traits du narrateur rappellent ceux de nombreux héros bosquiens, tels Pascalet ou Antonin : la recherche du silence et de la solitude, l’expérience des promenades solitaires dans les « chemins creux » et au bord des rivières, mais aussi l’attrait pour l’inconnu, pour le danger, pour les secrets, comme pour les postures de surveillance, de guet : « Je suis à la fois curieux et discret, curieux même jusqu’à l’impudence, mais ma discrétion me conseille de l’être sans me faire voir ». Son attirance pour la nuit, pour ses mystères, ses odeurs et ses bruits, a partie liée avec une ouverture à la sensualité, à la beauté du monde, aux frémissements de la vie. Elle tient aussi à des rencontres, comme celle des « bêtes cachées qui sortent alors de leurs retraites pour jouir passionnément des dons et des dangers de la terre ».


Pris de passion pour les « lieux sauvages », les « plateaux solitaires du Luberon », pour les collines dispensatrices d’une « folie », d’une « singulière ivresse » qui le porte à penser, à sentir comme « sentent, pensent les choses […] l’arbre et la pierre », hanté par « les eaux », ce contemplatif puise dans la nature une source infinie d’informations authentiques. Les éléments naturels ne sont pas seulement les sujets de son œuvre, ils forment surtout la substance de sa vie : « […] il faut avoir les arbres de son sang, de sa race. Moi, j’ai les secs, les coriaces, ceux qui restent indéracinables, tant sur leur sol que dans mon cœur.[…] j’ai le même sang que mes arbres. Je vis de leur vie, et je souffre avec eux, en eux, du froid, du gel, des chaleurs excessives. Cela, c’est être, c’est aimer ». Envisagé comme un apprentissage, le « contact avec la substance des choses » le dote d’un « sens positif du concret », pendant de sa propension aux songes qui constituent sa « patrie secrète » : « […] c’était pour les songes, et surtout pour les songes que j’étais né. J’y étais enclin dès cet âge tendre, j’en avais l’instinct et le goût, j’en créais, et j’y regardais d’extraordinaires images […] ».


Aux yeux de Bosco, se plonger dans le pays des songes est une expérience fructueuse pour donner accès à l’essentiel de la personnalité de l’enfant et atteindre une forme d’authenticité. C’est aussi une donnée constitutive de toute entreprise autobiographique, « car le souvenir n’est qu’un songe où l’on est un peu ce qu’on fut et beaucoup plus ce que l’esprit en imagine ». Bosco met clairement en lumière la part de reconstruction, de fiction propre à toute écriture autobiographique.


Comme bon nombre d’autobiographies, Un Oubli moins profond comporte un récit de vocation : premières lectures donnant le goût de la fiction et premières tentatives d’écriture. Le narrateur mentionne d’abord l’enchantement que la lecture de Paul et Virginie procure à un enfant sensible à l’exotisme et au romanesque d’une intrigue qui nourrit ses aspirations à l’aventure : « Je levais l’ancre, je partais facilement des " Lauzes " pour aller au-delà des mers jusqu’à l’île de France ». Puis, il évoque la rédaction d’un conte illustré par ses soins, un récit fondateur, une « aventure d’enfance sortie des eaux, vécue sur les eaux […] », lointaine ébauche de L’Enfant et la rivière. Ce premier balbutiement est présenté comme l’indice d’une vocation, car l’enfant âgé de sept ans avait « […] déjà trouvé le site magique d’où plus tard le sujet réel, les personnages significatifs et surtout le plus grand d’entre eux, la rivière, allaient naître, après un oubli d’un demi-siècle ».


Ainsi se précise la portée testimoniale et littéraire de cette écriture intime : retrouver et poétiser les nœuds événementiels de l’enfance pour donner un sens à une vie, à une œuvre, et arracher ainsi à l’oubli les pans d’un « passé dont [il a] entendu peut-être les dernières voix et recueilli les dernières images ».