Henri BOSCO, conteur « de Provence et du monde »

 

par  Roger  BUIS  ([1])

 

 

·  Préambule

 

1 /  Loin de prétendre à une étude littéraire de Bosco, cette causerie vise à présenter ce qui n'est peut-être que trop insuffisamment connu du public, à savoir le caractère universel de son œuvre qui, de ce fait, est à même de répondre tout à fait aux besoins de notre temps. D'où le choix de ce titre mettant en relief ce terme de conteur, le conte pouvant être une forme moins contingente que le roman car il transcende les particularités locales et, par là, est beaucoup plus apte à dégager tel ou tel trait foncier de la condition humaine. D'ailleurs Bosco affirme clairement : « Je ne suis pas un romancier mais un conteur. Je n'ai écrit qu'un roman qui est Le Mas Théotime. Tout le reste participe du conte épique. Malicroix par exemple » ([2]). Et il insiste souvent, dans ses entretiens, sur le goût très profond qu'il porte au conte, amour qu'il tient de son père qui lui racontait des histoires (qu'il inventait lui-même) pour distraire le jeune Henri souvent insomniaque ([3]).

 

            Mais il faut préciser qu'avec Bosco il ne s'agit pas de conte dit populaire comme les écrits de Henri Pourrat par exemple, mais de récit symbolique ([4]). Nous entendons par là une suite d'évènements pouvant être apparemment très simples mais qui, toujours chargés de symboles, "interpellent" le lecteur. L'interrogation face à un texte de Bosco ne se situe nullement sur le plan de la psychologie proprement dite, mais sur celui de la signification symbolique du récit. Soit, en quelques mots : quel est le sens des aventures subies ou décidées par le héros; comment celui-ci évolue-t-il au cours des évènements ? En d'autres termes, le récit bosquien est essentiellement « la relation d'un itinéraire qui conduit le héros, à travers une série d'épreuves, vers un épanouissement de son être et vers la révélation d'un secret qui transforme sa vie » ([5]). C'est la quête de ce qui est caché et qui pourtant détermine un destin. S'il tient tant à se démarquer de la forme roman, c'est parce qu'il se considère avant tout comme un poète (il écrivit d'ailleurs des poèmes) et donc que sa "vocation" profonde l'amène vers l'écriture de récits poétiques :

 

« Le récit m'est indispensable pour atteindre indirectement à la poésie. C'est la poésie que je recherche, c'est-à-dire la création de fictions, tirées du plus profond de l'âme [… qui …] me permette d'étudier et de connaître cette âme elle-même » (Lettre à Jean Steinmann) ([6])

 

De fait, le récit bosquien est parfois qualifié de roman poétique (à l'instar du Grand Meaulnes d'Alain-Fournier) en ce sens qu'il accorde une grande importance à la forme. Comme tout poème il exige une construction rigoureuse qui comporte toujours « tout un système de correspondances » (échos, reprises, contrastes) ([7]). Il « engendre un sens ». Poésie qui est magnifiquement servie par un style limpide autant qu'imagé et savoureux, où la part de rêve et de mystère suggère au lecteur de rentrer dans le jeu de l'action et de la poursuivre une fois le livre refermé. Est-il besoin de rappeler, à propos de son style, que nombre de livres scolaires et de dictionnaires continuent de puiser leurs textes ou leurs citations dans l'oeuvre de Bosco, soit comme supports de dictées, soit comme exemples pour illustrer grammaire ou étude de style.

 

2 /  Ce titre veut souligner aussi l'un des traits essentiels de l'œuvre de Bosco qui est celui d'une double appartenance, car Bosco est enraciné dans sa Provence natale (et plus largement dans la culture méditerranéenne) qui constitue très souvent le cadre de ses récits, tout en parvenant à l'universel. Ce que l'on retrouve chez de nombreux grands écrivains restés attachés à leur terroir (Fr. Mauriac, M. Genevoix, G. Bernanos, J. Giono, … ). Malheureusement, pour Bosco tout particulièrement, on retient trop souvent l'aspect local, conduisant parfois à le cataloguer comme un écrivain régionaliste. Ce qu'il n'est nullement, comme l'attestent ses traductions en diverses langues et les nombreux travaux universitaires qui lui sont consacrés en des pays aussi lointains et aussi différents que le Canada ou le Japon ([8]).

 

            Autre erreur regrettable, on insiste parfois beaucoup trop sur ses récits destinés à la jeunesse (notamment le toujours célèbre L'Enfant et la rivière) oubliant très curieusement ses autres titres dont l'importance est pourtant bien supérieure. Certes, l'enfance occupe une place privilégiée dans son œuvre ([9]). Mais le cantonner ainsi, c'est l'amputer. Non seulement Bosco parle aux lecteurs de tout âge, mais encore chaque nouvelle "re-lecture" apporte un approfondissement et constitue même comme une découverte tant son œuvre est riche de signification humaine.

 

            Ainsi peut-on déduire de cet "état des lieux" que Bosco reste encore trop souvent un auteur méconnu, non seulement pour le "grand public" mais aussi pour certains rédacteurs d'ouvrages de littérature et encyclopédies. Inconnu ? Certes non, si l'on en juge par les rééditions continues (quoique insuffisantes) de ses titres ou par différentes émissions radiophoniques ou télévisuelles (dont le film que lui consacra Bernard Rapp dans sa série Un siècle d'écrivains sur France 3 en 2000). Bien sûr, l'œuvre de Bosco, qui connut un très vif succès de son vivant avec l'obtention de divers prix littéraires, ne fait plus la devanture des libraires, victime, comme tant d'autres, d'une sorte de renouvellement, de "turn over" littéraire, la profusion de nouveaux romans entraînant inexorablement une sorte d'éclipse partielle pour les plus anciens. Mais sans doute y a-t-il d'autres causes. Ainsi, malgré la limpidité et la saveur de son style, Bosco nous livre une œuvre qui est parfois considérée, sinon comme difficile, du moins d'un abord pouvant surprendre. Pourquoi ? Parce que, très loin d'autres auteurs provençaux comme Pagnol et même Giono, tous ses récits sont marqués du sceau du merveilleux et du mystère (selon le propre des contes). De ce fait ils requièrent du lecteur une part d'imaginaire et de rêve (au sens de rêverie éveillée, allant au-delà du rationnel, comme le fait G. Bachelard dans ses études sur l'imaginaire) pour approcher et sentir leur très profonde richesse humaine. Comme pour tout poète, il faut savoir découvrir Bosco à sa propre mesure et à son propre rythme, ce qui implique souvent de le lire lentement, parfois même à haute voix. Bosco ne se livre pas à un lecteur pressé. Il requiert même d'entrer dans ses livres avec quelque gravité (est grave "ce qui donne de l'importance aux choses", Le Petit Robert), celle qui convient lorsqu'on s'approche de l'inconnu, c-à-d que l'on est en attente, avec bien sûr quelque ouverture d'esprit et quelque curiosité. Mais le lecteur est toujours assuré d'être "payé en retour" par une certaine paix et une certaine force qui s'en dégagent.

 

 

·  Un peu de biographie  (Avignon, 1888 – Nice, 1976)

 

Henri Bosco naquit en Avignon en 1888. Sa famille était originaire d’Italie du côté paternel, et de Provence du côté maternel. Ses ascendants italiens s’établirent à Marseille vers 1850. Dans sa parenté figure le célèbre St Jean Bosco, dit Don Bosco (fondateur de l’Ordre des Salésiens, bien connu pour ses œuvres en faveur de la jeunesse), dont il écrivit la biographie. Ses parents eurent cinq enfants, dont quatre moururent en bas âge, de sorte que son enfance fut, de fait, celle d’un enfant unique.

 

Henri Bosco resta en Avignon jusqu’à l’âge de 18 ans, mais dès ses 3 ans ses parents quittèrent la ville pour s’installer dans une de ses banlieues (le quartier de Monclar) dont le territoire était alors beaucoup plus rural que citadin. La famille y résida dans une sorte de mas isolé (Le Mas du Gage). Ses parents durent s’absenter fréquemment car le père, ténor d’opéra, était tenu par ses engagements auprès de différentes scènes lyriques loin d’Avignon. Ainsi le jeune Henri dut-il assez souvent rester seul, à la garde de quelque parent ou voisin. Ses livres de Souvenirs témoignent de cette enfance solitaire.

 

Les études supérieures de Henri Bosco le menèrent à l’Agrégation d’Italien qu’il prépara à l’Institut Français de Florence. Par ailleurs il entreprit de solides études musicales au Conservatoire d’Avignon (Bosco, qui jouait du violon, composa des Chansons et des Noëls, paroles et musique).

 

Bosco eut une longue carrière de professeur de Lettres classiques. Il enseigna principalement à l’étranger, notamment en Italie (Institut Français de Naples) puis au Maroc (Lycée Gouraud de Rabat).

 

A sa retraite prise au Maroc, il prolongea son séjour dans ce pays qui lui fut très cher, et ne rentra en France qu'en 1955. Sa vie se partagea alors entre Nice et Lourmarin. Dans ce petit village du Vaucluse, il possédait un modeste bastidon d'où il pouvait contempler cette montagne du Luberon qui l'a tant marqué. Lourmarin était pour lui une vieille connaissance qui datait de son amitié avec un jeune industriel lyonnais, Robert Laurent-Vibert, lors de la 1ère Guerre Mondiale. Celui-ci, mécène fervent et actif, entreprit la restauration complète du Château de Lourmarin. Mieux encore, cette belle demeure de style renaissance, aux pierres dorées sous le soleil provençal (un "cube d'or", disait Bosco), devint le siège de la Fondation Laurent-Vibert qui continue d’accueillir de jeunes artistes pensionnaires. Henri Bosco en fut lui-même administrateur durant plusieurs années.

 

            A l'exception de ses écrits d'enfant, on notera que Bosco vint assez tard à l'écriture. Au-delà de ses premiers titres marqués par l'influence surréaliste (Max Jacob), son œuvre dans ce qu'elle a de plus typique débute avec Le Sanglier en 1932 alors qu'il a déjà 43 ans. Il eut le prix Renaudot à 56 ans avec Le Mas Théotime. Il est permis de voir là le signe d'une lente mais profonde maturation, tout à fait à l'image de ce que seront ses héros. Et l'on pourrait reprendre ce qu'en dit un critique : « œuvre lente au siècle de l'instantanéité » (Duguet-Huguier, 1957). Mieux encore, on pourrait reprendre le propos de Nietzsche rappelé par G. Duhamel dans son hommage à Bosco : « Quand on est jeune très tard, on reste jeune très longtemps ».

 

            Remarquons enfin un point important. A la différence de Giono, Bosco écrivit une grande partie de son œuvre, en particulier plusieurs de ses titres majeurs, au Maroc, c-à-d loin de sa Provence que pourtant il choisit comme cadre pour la plupart de ses livres. Loin de se complaire dans une sorte de nostalgie, il eut ainsi de son terroir comme une vue épurée où le pittoresque s'effaça pour mieux dégager le symbolique, c-à-d l'essentiel qui devint ainsi les racines profondes de son oeuvre.

 

            Sur les influences reçues par Bosco, nous ne pouvons qu'évoquer les points suivants : son enfance solitaire, ses parents (très contrastés, avec un père, musicien et secret, et une mère un peu "nerveuse", portée à l'imagination), son terroir provençal, sa profonde culture méditerranéenne. De même, sans pouvoir le développer ici, il faut souligner le contraste des sites qu'a connus Bosco et que l'on retrouve dans ses récits : la plaine grasse et fertile d'Avignon / les contrées arides des Alpilles et du Luberon, contraste sous-tendu par le jeu de symboles primordiaux (eaux, terre, soleil, nuit) dont sont marqués les grands personnages bosquiens.

 

 

·  Présentation de deux récits-clés

 

Le Mas Théotime et Malicroix sont deux récits majeurs que nous choisissons ici pour entrer dans l’œuvre de Bosco. Ils illustrent et développent d’une manière tout à fait remarquable et avec beaucoup de bonheur dans le choix des personnages et le déroulement de leurs épreuves, ce que cette oeuvre apporte au lecteur d’aujourd’hui. Ce choix ne saurait signifier bien entendu que l’on puisse se permettre de négliger les autres titres ! Chacun d’eux, en développant préférentiellement tel ou tel thème, apporte sa part à l'ensemble d'une œuvre profondément unitaire (à l'exception de ses tout premiers titres). Plutôt qu’un résumé de ces récits, tâchons d’en donner une présentation qui, si subjective soit-elle, car chacun de nous a sa propre lecture, puisse néanmoins faire ressortir assez clairement quelques traits essentiels de l’œuvre.

 

 

u  Le Mas Théotime

 

Sans doute le plus célèbre des titres de Bosco, ce récit est la relation des aventures vécues par les deux personnages principaux. Il s’agit de Pascal Dérivat, le jeune maître du mas (qu'il reçut en héritage de son grand-oncle Théotime) et de sa cousine Geneviève Métidieu qui vient y chercher refuge. Le mas lui-même apparaît symboliquement comme un véritable personnage. Ce n’est pas en vain qu’il donne son titre au roman : il en est le cœur et la racine.

 

            Le jeune Pascal apparaît au premier abord comme un solide terrien, très attaché à la bonne marche des travaux agricoles, tout en sacrifiant à sa passion de la botanique. Ainsi partage-t-il son temps entre, d’une part, la conduite de son mas et, d’autre part, l’herborisation de la flore régionale et la constitution d’herbiers qu’il tient soigneusement à l’abri dans son grenier où il est seul à pénétrer. Cette vie laborieuse et ces loisirs innocents sont perturbés par l’arrivée impromptue de sa cousine Geneviève. Celle-ci, malmenée par la vie, recherche paix et abri auprès de Pascal et de son mas, bien qu’il y ait eu jadis entre eux une vive altercation restée mémorable dans les deux familles, d’autant que celles-ci implicitement promettaient Pascal et Geneviève l’un à l’autre, espérant perpétuer avec eux « le spectacle du bonheur humain » que ces familles donnaient « depuis un ou deux siècles » (p. 33). Mais cette brouille de jeunesse n’était pas un simple épisode de l'adolescence turbulente de cœurs un peu vifs. Tout au long du récit, ces deux personnages vont affirmer leur caractère et, malgré l'affection que chacun ressent pour l'autre, ils vont voir grandir leur opposition dont ils avaient pourtant déjà pris la mesure, chacun révélant une sensibilité et des exigences contradictoires.

 

Alors, qui est Geneviève ? Pour résumer, disons que son âme profonde se dessine à l’image de l’air et du vent. Pascal considère sa cousine comme « une créature du vent » : « elle ne vivait pas, elle dansait » (p.15). Pour lui, se dit-il, « ces créatures-là, on peut bien les aimer, je pense, mais on ne les retient pas longtemps à portée de son amour » (p.16), constat lucide d’une situation dont le pathétique va se développer au fil du récit. Et Pascal ? Lui aussi est enclin au rêve, mais différemment car il est à l’image de ces autres éléments que sont la terre et le soleil, avec un fond d’âpreté, de sauvagerie même parfois, qui, reconnaît-il, « consternait les deux familles » (p.15). A l’opposé de sa cousine, il avoue : « l’air n’est pas mon élément, mais la terre; et j’aime les plantes parce qu’elles vivent et meurent là où elles sont nées » (p. 31). Mais, ne nous trompons pas en ne voyant là que la marque d'un esprit casanier qui aurait peur du monde ou du changement. En effet, Pascal explique en quoi consiste la correspondance secrète qui le lie à la plante, notant « ce besoin inné de lenteur solennelle et d'éternel retour que seuls la croissance du blé ou le verdissement des vignes offrent à l'homme » (p.38) ou encore « ce goût  des plantes et des herbes qui réclame des soins et une discipline ».

 

Ces profondes différences de "tempérament" n’empêchent pas que se tissent entre Pascal et Geneviève de forts liens d’amitié et même une réelle affection. Et Pascal manifeste une vive compassion vis-à-vis du destin contrarié de Geneviève et des craintes qu’il pressent pour son avenir. Cette affection le conduit à lui faire spontanément don d’une sorte d’ermitage, Micolombe, refuge situé sur le domaine de Théotime à l’écart du mas. Pour lui, se dira-t-il plus tard, « le don de Micolombe à Geneviève a été la meilleure action de ma vie », ce don « qui n’était autre que le don de moi-même » (p.73). A l’opposition profonde entre Pascal et Geneviève, correspond symboliquement l’opposition entre le mas Théotime, demeure ancestrale solide au cœur des terres cultivées de la plaine, et Micolombe, bâtisse plus modeste sur les hauteurs arides.

 

Mais ce récit ne se réduit pas à une question d’humeur ou de psychologie, pas plus qu’il ne se limite à la relation d’un amour humain contrarié. Il faut souligner en effet que Bosco va bien au-delà de ce fond humain qu’il ne néglige nullement, mais qu’il "double" en le rattachant à un thème profond de la condition humaine, thème qu’il désigne par les termes d’exaltation et d’amplitude. Bosco en développe ailleurs la signification ([10]). Ils définissent deux axes de l'âme humaine, axes qui se croisent sans être irréductibles l’un à l’autre. A défaut de pouvoir nous y arrêter plus longuement, citons ce passage du récit qui nous apporte quelque lumière :

 

 « Si l’exaltation ne manquait point à Geneviève […], elle ignorait encore les bienfaits de l’amplitude, qui compense l’élan et équilibre l’âme. Car l’exaltation nous emporte au-dessus de nous-mêmes, comme un jaillissement vers la hauteur, tandis que l’amplitude […] ne s’acquiert que par le recueillement et une lente concentration.

On s’exalte à Micolombe et l’on se grandit à Théotime. A Théotime l’âme se contient. […] c’est là que j’ai toujours retrouvé, en quelques heures d’isolement et de retour à l’âme, cette vue large et calme du monde, naturelle aux gens de la terre, et d’où me vient toute ma tranquillité. »

(Le Mas Théotime, p. 77-78)

 

Ces deux "composantes" -  le « jaillissement vers la hauteur » intimement associé au recueillement et à l’équilibre  - seraient à rapprocher du sentiment de grandeur auquel tel ou tel héros de Bosco (d’une manière qui peut surprendre au premier abord) nous dit être très sensible. C’est le cas, par exemple, de Martial dans Malicroix (Chap. III) dont nous parlerons plus loin.

 

L’arrivée de Geneviève au mas Théotime sera-t-elle un simple intermède, un temps de repos et de réconfort, à l’issue duquel elle pourra repartir sereine et fortifiée ? Nous passons sous silence divers personnages et événements dramatiques (avec des rebondissements dignes d'un bon "polar") qui viennent singulièrement compliquer la situation tant de Pascal que de Geneviève tout en mettant en lumière leur propre nature.

 

L’un des aspects essentiels de ce roman se situe dans la mise en vis-à-vis des destins respectifs des deux protagonistes. A la suite de ses propres épreuves que fait donc Pascal ? Il reste à Théotime, fidèle à la terre de ses ancêtres, maintenant toujours, comme en contre-point, son goût secret de la botanique, qui n’est autre que sa part de rêve. Sans doute la puissance de la terre et du soleil continue-t-elle de l’habiter. Mais cela ne l’empêche pas de ressentir sa propre fragilité :

 

« Cependant je ne voudrais pas qu’on vît, dans l’énumération de mes tâches obscures, l’orgueil de l’homme qui se sent désormais maître de soi. Je ne suis sûr de rien, sinon de ma bonne volonté. » (p.325)

 

« On n’atteint à la paix du cœur, si elle est de ce monde, que par le travail inlassable, la déception fréquente, et le sentiment d’une juste humilité. » (p.353-354)

 

Bosco nous fait sentir que la lucidité de Pascal doit beaucoup à son contact avec Geneviève dont il tire motif à approfondir sa propre méditation. Il voit mieux ce qu’est son drame intime qui est sa lutte entre forces contraires, alors qu’on pourrait être tenté de le réduire à n’être qu’un solide "homme de la terre". Certes ses racines sont bien dans la terre de Théotime et dans son mas, mais il y a autre chose que cette trompeuse apparence casanière. Pascal reste encore en chemin car, malgré la tâche d’introspection qu’il mène par le biais de son Journal, il sent en lui un dédoublement qu’il maîtrise mal :

 

« Le plus vrai de mon âme se tait toujours. » (p. 352)

 

« J’ai voulu m’échapper de moi, et m’élever du corps à l’âme même […]. Mais il n’est pas de corps sans âme, ni probablement d’âme sans corps, du moins sur cette terre, et je n’ai pu, quoique me déchirant avec sauvagerie, briser l’unité de mon être tenace. » (p. 361)

 

Inquiétude oui, mais espérance en une paix entrevue (loin d'un quelconque fatalisme), car, dit-il :

« Je suis né pour une double servitude. Il me reste maintenant à l’accepter. […] Peut-être la paix est-elle plus que le bonheur … » (p. 361)

 

En regard, combien le destin de Geneviève nous apparaît différent ! Meurtrie par l’échec de sa vie, n’ayant pas son mas Théotime à elle qui pourrait lui apporter, à l’instar de Pascal, refuge, force et paix, elle trouve sa voie d’une manière inattendue auprès des Trinitaires de Marseille car « elle a renoncé à tout » (p.324). Ce retrait du monde  - bien différent de la volonté de Pascal de rester enraciné en Théotime -  mériterait d’être analysé car il aide au dénouement du drame. Notons du moins que cette décision de Geneviève se dessine peu à peu lors de son séjour au mas, séjour qui fut, non une simple halte de repos moral mais une période d’attente et de vérité débouchant sur une exigence. Rappelons-nous ce que disait Pascal de sa cousine : « on ne les retient pas longtemps à portée de son amour ». L’Auteur nous donne un détail chargé de sens : elle quitte cette ville, dit-il,  « en compagnie de trois religieuses de cet Ordre qui s’embarquaient pour l’Orient » (p.367), -  direction symbolique et non géographique bien entendu. L’Auteur est discret sur ce point, sans doute parce que cet "accomplissement" librement choisi appartient désormais au domaine de l’indicible. En tout cas, on peut y voir le désir de convier le lecteur attentif à prolonger en lui-même ce que l’écriture ne peut plus exprimer mais arrive toutefois à suggérer.

 

Ainsi voyons-nous que ce très beau roman va bien au-delà de ce que serait un simple récit "rustique" ou un "roman du terroir" relatant une passion humaine, car il nous montre deux exemples forts de destins contraires dont les développements mis en parallèle appellent en définitive une réflexion intime sur notre propre condition. N'avons-nous pas, en chacun de nous-mêmes, un peu de Pascal et un peu de Geneviève ?

 

Selon les termes mêmes de Bosco, Le Mas Théotime est « un drame tellurique, le drame de la terre et de l'homme » ([11]). Mais ce n'est pas la terre de Zola ni même celle de René Bazin par exemple. Pour comprendre Bosco, il faut se rappeler que, dans son œuvre, le terme terre se rapporte à l'un des éléments majeurs de notre imaginaire et de notre mythologie. Ainsi faut-il voir la terre ici comme une mère nourricière, mais qui peut devenir aussi une mère impitoyable (cf. le cas de son voisin Clodius). Bornons-nous, ici, à noter son image prégnante qu'est le monde des racines qui est porteur d'un double symbolisme : symbole de vie et de force (absorption d'éléments nutritifs et de l'eau), mais aussi symbole d'exploration des ténèbres souterraines, incertaines et redoutables, image du versant obscur de l'âme humaine (cf. Cyprien dans L'Ane culotte).

 

 

v  Malicroix

 

Bosco dit lui-même de ce récit qu’il est son œuvre la plus accomplie : « je crois que j’ai donné avec Malicroix le meilleur de moi-même » ([12]). Bien que tout aussi dramatique que Le Mas Théotime (avec également de graves évènements inattendus), il nous offre une trame générale plus simple où l’on perçoit sans doute plus aisément le sens des épreuves et le destin du héros.

 

Le jeune Martial Mégremut, à la mort de ses parents, est élevé par ses oncles et tantes au sein d’une nombreuse famille douce et unie, sorte de tribu vivant paisiblement sur les riches terres de Provence au milieu de jardins et vergers fertiles. Mégremut par son père, Martial est apparenté aux Malicroix par sa mère. Le récit débute par l’annonce du décès de son grand-oncle Cornélius de Malicroix qui vécut, solitaire et farouche, au fond de sa Camargue.

 

Tout oppose ces deux lignages. Les Mégremut sont « des gens de terre grasse, qui attachent à quelque aisance une valeur morale ». Doux et paisibles, ils considéraient cet oncle Malicroix comme quelqu’un qui n’était « ni bon, ni méchant, mais seul, c’est-à-dire inquiétant ». Pour eux, « il incarnait la sauvagerie même », vivant chichement sur ses maigres terres au milieu des étangs, symboliquement très loin du territoire paisible et affable des Mégremut..

 

Or Martial, sans le connaître, admirait ce Cornélius de Malicroix, car « son nom et le pays rude où il vivait, cet orgueil dont on le paraît involontairement, donnait de la grandeur à sa figure », allant jusqu’à dire : « je me sentais de son sang par le goût de la solitude ». Et il avoue la sorte d’ambiguïté dont il souffre : « Je m’attendrissais avec les Mégremut […]. Mais, resté seul, je redevenais Malicroix avec une sorte d’ivresse clandestine et une étrange appréhension » (p.15). Ainsi le doux Martial Mégremut éprouve-t-il à la fois l’attrait et la crainte de se savoir, de se sentir Malicroix.

 

Malicroix laisse son neveu Martial pour seul héritier de ses quelques biens, constitués d’une île dans le delta du Rhône, ainsi que d’une maison et d’un troupeau sur les rives du fleuve. Cet héritage est toutefois subordonné impérativement à l’accomplissement de lourdes épreuves. La première de ces épreuves lui enjoint de vivre seul, reclus dans cette île, pendant trois mois, avec pour seule compagnie celle de l’ancien berger de son oncle, le fidèle mais très taciturne Balandran qui est chargé de le servir pour sa subsistance matérielle. Durant cette période probatoire (qui se situe symboliquement durant l’automne et l’hiver, période d'attente et de maturation), Martial se trouve en butte à de vives contraintes et oppositions. Tout d’abord, il est confronté à la figure imposante et menaçante du notaire (Maître Dromiols) qui cherche à l’intimider et à le faire renoncer à l’héritage. Puis, tout au long de son séjour dans cette île, il doit subir l’hostilité des anciens bouviers ennemis de son oncle, toujours aux aguets sur les bords du Rhône. Mais surtout il se trouve déchiré, partagé entre la douceur et la bienveillance naturelle héritées de sa famille Mégremut d’une part, et la dureté, voire la sauvagerie de Malicroix dont la vie fut marquée par le malheur d’autre part.

 

A première vue, on pourrait voir dans ce récit tout simplement le drame d’un choix à faire entre deux hérédités, deux sangs que tout oppose. En réalité l’affaire est plus complexe. Ainsi, les Mégremut tentent-ils d’abord bien évidemment d’attendrir et dissuader Martial d’accepter la folie de cet héritage qui ne peut être qu’annonciateur de troubles. Or, une lecture attentive nous apprend qu’au fond cette tribu Mégremut, si attachée fût-elle à sa douceur et à sa quiétude traditionnelles, accepterait bien que Martial relevât le défi en acceptant l’épreuve imposée par le vieux Malicroix. Martial n’apprend cela que tardivement, le notaire Dromiols ayant subtilisé le courrier. Ainsi ces "doux" Mégremut voulaient-ils eux aussi que Martial restât sur l’île : « et nous te l’écrivions. Ca nous a bien coûté … » (p. 402). Ce détail est très significatif de l’ambiguïté et donc de la richesse de ces âmes qui se trouvent confrontées à des épreuves auxquelles elles n’étaient point préparées.

 

En définitive, le héros est avant tout à la recherche d’une identité, d’une authenticité, qui passe par le respect d’une double fidélité, d’une fidélité conjointe à ses deux sangs dont aucun ne saurait prévaloir au détriment de l’autre. C’est bien le récit d’une sorte d’initiation dont l'intéressé a pleinement conscience selon ce qu'il consigne lui-même :

 

« En demeurant ici jusqu’au bout, sans raison que puisse admettre la raison, je saurai bien si oui ou non je suis capable d’être autre que je ne suis, et plus que moi … »

(Malicroix, p.166)

 

            C’est l’aveu d’une exigence qui, au-delà de la fidélité au sang de ses pères, consiste en l’exacte recherche de soi-même. Cela nous semble être la clé de ce récit.

 

            A noter le rôle symbolique majeur joué par le fleuve : ce livre est un peu le poème du Rhône de Bosco qui dit lui-même de ce livre :

« Le drame est défini : l'homme et le fleuve; et c'est au fond de l'homme même que l'on entend gronder son flot sauvage. Passer le fleuve, en plein danger, et cela simplement pour le passer, sans raison, sans espoir, voilà ce qu'il faut accomplir …»

(Prière d'insérer, 1948).

En un sens, c'est le récit de la lutte de l'homme contre cette force obscure et brutale de la Nature qu'est le fleuve. De même que le héros devra franchir physiquement le fleuve (dans l'épreuve ultime qui lui sera imposée), l'homme doit lutter contre le déchaînement de forces intimes qui risquent de le submerger. Evidemment, ce récit ne se comprend pleinement que si l'on a quelque affinité avec l'Auteur qui bâtit son œuvre sur l'importance primordiale accordée aux correspondances tissées entre le monde physique des éléments naturels (terre, fleuve, montagne ([13]), … ) et notre propre nature humaine.

 

            En nous appuyant sur cette symbolique forte, notre présentation a surtout souhaité insister sur un thème tout à fait universel, hors du temps, susceptible de toucher chacun de nous, aujourd’hui autant qu’hier. C’est la question de l’aventure humaine elle-même : la recherche du sens de la vie implique pour tout homme la recherche de sa propre identité. Malicroix est le récit poignant d’une aventure initiatique, et ce d’une manière sans doute plus affirmée que ne le fait Le Mas Théotime qui tire son originalité du croisement de deux destins exclusifs l’un de l’autre, lesquels, en un certain sens, dessinent l’ambivalence de notre propre nature.

 

 

·  Les  personnages  et  les  sites

 

            Les personnages de Bosco, malgré leur simplicité apparente et leur profonde modestie, sont très généralement des êtres complexes, soumis à de fortes tensions intérieures. Cela se présente sous la forme de nets antagonismes au sein du même personnage, de même que d’un protagoniste à l’autre. Le Martial de Malicroix en est sans doute la meilleure illustration puisque tout le récit vise à résoudre ses oppositions intimes en vue de dégager sa propre identité. Le cas de Pascal dans Le Mas Théotime peut paraître sans doute plus nuancé. Mais, en définitive, comme Martial, il recherche sa propre voie que l’arrivée de Geneviève et son destin incertain viennent rendre dramatique.

 

Avec ces deux personnages, Bosco exprime une interrogation qu’il développera abondamment par ailleurs (notamment dans Un Rameau de la nuit), à savoir le thème de l’unité de l’âme et donc du double. La recherche de l’authenticité, de l’identité, est constamment présente, sous une forme ou sous une autre, au cœur de nombreux récits.

 

            On ne peut passer sous silence le cas particulier des enfants. L’enfant chez Bosco est généralement, lui aussi, partagé et même tiraillé par des tensions contraires. Un bon exemple nous est donné avec Constantin Gloriot, le jeune protagoniste du célèbre L’Ane Culotte. En vacances chez ses grands-parents, ceux-ci lui fixent pour limite de son domaine de jeu et d’investigation le pont de la Gayolle, au-delà duquel commencent les collines. Or c'est dans ces collines que se trouve le jardin du mystérieux Monsieur Cyprien. Celui-ci est un personnage réputé inquiétant car il travaille à l’édification d’une sorte de paradis terrestre où il tente de faire vivre ensemble toutes sortes d’animaux qu’il cherche à apprivoiser. Constantin est un enfant sage, paraissant soumis. Mais l’interdit qu’on lui impose ne fait qu’aiguiser l’attrait que les collines lui inspirent. Sa fugue auprès de Monsieur Cyprien sera lourde de conséquences, car s’il existe entre eux un très fort attrait réciproque, une opposition irréductible va néanmoins naître, puis se poursuivre dans les autres titres du cycle d’Hyacinthe. L’enjeu présent dans ces trois livres est de soustraire la jeune Hyacinthe à l’emprise maléfique de Cyprien, dont le projet orgueilleux ne peut aboutir car il lui manque le véritable amour des âmes.

 

Il faut évoquer aussi les divers volumes de Souvenirs (Un Oubli moins profond, Le Chemin de Monclar, Le Jardin des Trinitaires) et le récit largement autobiographique qu’est Antonin, sans oublier certains entretiens accordés par l’Auteur. Dans ces pages, le jeune Bosco se présente comme un enfant sage et docile, respectueux et aimant ses parents, mais aussi quelque peu sauvage, ne supportant pas les conseils de prudence, attiré par l’exploration et cédant à la fugue. Qu’est donc ce désir de fugue ? La réponse nous est donnée par l’image de l’enfant ne se satisfaisant pas de la plaine grasse et fertile d’Avignon où le hasard le fait vivre, et regardant donc au-delà :

 

« J’ai souhaité passionnément passer la plus proche rivière, la Durance, pour aller dans une campagne qui fût plus en rapport avec ma sensibilité, c’est-à-dire les Alpilles et plus tard le Luberon  - pays secs, un peu durs, et d’une dureté spirituelle, c’est-à-dire sans pittoresque (j’ai horreur du pittoresque), mais pleins de desseins secrets, colorés de couleurs discrètes, animés d’une vie cachée … »

(Entretiens avec Monique Chabanne, Cahiers Henri Bosco, 1987, n°27, p.72)

 

C’est un appel au dépassement de soi, symbolisé ici par le franchissement d’une frontière géographique, que l’on retrouve dans maints récits de Bosco. Il caractérise tous les héros, enfants ou adultes, au même titre que tous sont soumis à une forte tension intérieure. Celle-ci, on l’a vu, est magnifiée chez le Martial de Malicroix par les sangs contraires qu’il a hérités de ses deux ascendances, ou encore chez le Pascal du Mas Théotime, qui sent confusément ce double besoin de l’exaltation et de l’amplitude.

 

Mais ce serait "mutiler" ces personnages si nous omettions cette autre caractéristique si importante qu’est l’attente d’espérance. Tous portent en eux, au moins à certains moments, une force et une sérénité qui contrastent parfois avec leur fragilité ou la dureté de leurs épreuves. Il en résulte cette "paix bosquienne" qui, quoique toujours discrète, transparaît si bien à la lecture. Même dans les récits les plus dramatiques comme L’Antiquaire, la paix est entrevue comme le fruit des épreuves subies. L’Auteur lui-même nous le confie en ces termes :

 

« Il n’y a pas d’histoire […] qui n’ait un sens. […] Et ce sens, comme l’aiguille de la boussole […] va vers la lumière. »

(Entretiens avec Monique Chabanne, Cahiers Henri Bosco, 1987, n°27, p.132)

 

            Au lecteur de la déceler, car Bosco reste toujours discret et respecte notre liberté.

 

 

·  Les  principaux  thèmes  de  l’œuvre  de  BOSCO

 

            L’une des particularités de l’œuvre de Bosco est de pouvoir l’aborder à partir d’un grand nombre de mots-clés correspondant aux différents thèmes qui s’y trouvent traités. Ce sont autant d’entrées et de cheminements à travers le récit, lui donnant tel ou tel "éclairage" particulier. Sans être exhaustif, permettons-nous d'en citer ici quelques-uns :

le mystère, le rêve, le sacré, l’enfance, l’attente, l’attention, la présence, la solitude, la maison, les quatre éléments (eau, terre, feu, air), la nuit, la lampe, le miroir, … . Nous n'évoquerons ici que les deux "binômes" suivants.

 

            Tout d'abord, l’attente et l’attention, qui peuvent surprendre en tant que mots-clés significatifs ([14]). Bosco nous dit que ces deux termes sont indissociables l’un de l’autre, car attendre c'est « tendre vers », ce qui implique d'« exercer son attention à l’extrême ». De fait, le héros de Bosco n'est jamais quelqu'un de distrait, d'agité, de velléitaire ou d'impatient (à l'exception de ceux qu'il caricature, comme Monsieur Carre-Benoît ou encore, très différent, le Surac de L'Antiquaire). Il sait toujours attendre car il a conscience que la vie n'est jamais figée, que rien n'est définitivement acquis. Pour autant, il ne s’agit pas d’une attente dominée par l'angoisse ou l'obsession, comme chez certains auteurs contemporains (J. Gracq). Bien au contraire, le lecteur de Bosco assiste à une sorte de processus, de dynamique, où la tension et l’inquiétude ne sont nullement absentes, mais où, avec des hauts et des bas, prévaut l’espérance, et donc une certaine sérénité. Ce qui donne à l'œuvre de Bosco son empreinte si originale faite d'un mélange de tension et de paix, de force et de fragilité. C'est à l'image même de la condition humaine.

 

Mais s’il fallait désigner les deux mots-clés véritablement les plus importants de cette oeuvre, nous choisirions le mystère et le rêve, termes caractéristiques déjà notés en préambule.

·  Pourquoi le rêve (rêverie éveillée, avons-nous déjà précisé) ? Parce que, nous dit Bosco, le rêve est un « instrument d’exploration », précisant que « par le rêve, le romancier explore des coins inconnus ou peu connus de l’âme et de l’homme » ([15]). Ne pouvant développer ce thème fondateur, soulignons néanmoins que c'est lui qui rend compte de la profonde affinité qui lie le poète Bosco et le philosophe des sciences Gaston Bachelard. Rappelons en effet le double "visage" de celui-ci, dénommé « l'homme du poème et du théorème » ([16]), car il allie, sans aucune contradiction, son œuvre rationnelle en Epistémologie et ses belles études, devenues textes de référence, sur l'Imaginaire (eau, terre, air, feu). De son côté, Bosco introduit constamment dans ses récits le symbolisme attaché à ces "éléments" dont il fait, en somme, le support de ses rêveries. Par exemple : au célèbre ouvrage La Psychanalyse du feu de Bachelard, répond, en quelque sorte, la place éminente tenue par le feu dans les récits de Bosco, qu'il s'agisse du feu dans l'âtre (comme dans Malicroix) ou de la modeste lampe domestique qui intervient si souvent en maints passages. Au reste, Bachelard cite très souvent Bosco dans ses diverses études sur l'Imaginaire, dont l'une d'elles lui est dédicacé (La flamme d'une chandelle).

·  Quant au thème du mystère, sur lequel il y aurait tant à dire, nous nous bornerons à citer encore notre Auteur : « Quoique je laisse le mystère au fond des choses […], je construis tout de même le chemin pour s’en approcher » ([17]). S’approcher du mystère, n’est-ce pas au fond, depuis la nuit des temps, le moteur le plus intime de l’homme, qu'il soit poète, artiste ou scientifique ? C'est aussi le moteur de tout homme dès lors qu'il conserve sa capacité foncière d'étonnement et d'émerveillement : toujours s'étonner devant le monde, toujours rechercher ce qui se cache derrière les apparences, non par simple et banale curiosité, mais pour s'en libérer afin d'atteindre l'essentiel, c'est ce que font les héros de Bosco.

 

 

En guise de conclusion

 

            A partir de la présentation des récits évoqués ici, nous avons souligné que Bosco joue pour ses personnages principaux sur deux registres étroitement connectés.

 

·  Il y a d’abord leur caractère très porté à l’introspection : très intériorisés (jamais distraits), ce sont des êtres qui sont en recherche d’eux-mêmes, toujours attentifs à ce qui reste mystère dans leur âme et leur destin. Ce qui nous remet en mémoire ce qu'écrivait, dans un tout autre contexte, l’un de nos philosophes contemporains : il faut lire une oeuvre, non comme un critique, mais tout simplement « pour se comprendre soi-même ».

 

·  Mais, associée à cette quête intérieure, il y a constamment chez eux l'ouverture sur le monde avec lequel s'établit une constante communication. Pour cela Bosco établit une étroite correspondance symbolique entre ses personnages et les sites, objets et éléments qu'il met en scène.

            D'ailleurs Bosco lui-même avait tout à fait le « sens du concret » ([18]) aimant, disait-il, « les objets pleins, les corps mesurables et intelligibles, mais doués de présence » ([19]). D'où l'une de ses expressions fortes : « vivre, c'est adhérer au monde ». Phrase pouvant paraître étonnante de la part d'un auteur si porté à l'intimité des âmes, mais combien révélatrice sur la véritable nature de lui-même et de son œuvre. On est loin d'un Bosco vu comme un romantique solitaire (à la Rousseau), uniquement imprégné de rêves égocentriques ou narcissiques. Ainsi nous vient-il à l'esprit l'une de ses belles confidences :

 

« J’ai tant d’amour pour ce qui se voit, pour ce qui s’entend, pour ce qui se respire et ce qui se touche, que je me sauve de ma propre contemplation, exclusive des autres, par de vifs regards jetés autour de moi, justement sur les autres. »

(Un Oubli moins profond, p. 67)

 

            Les regards que porte ainsi Bosco sur les âmes et sur le monde, il nous les transmet grâce à ses extraordinaires dons de conteur. Et que fait-on donc Bosco en définitive, sinon nous faire cheminer, à côté de ses héros, sur ces pistes intérieures comme sur ces routes de Provence où il aimait tant marcher. Ainsi, chemin faisant, pouvons-nous découvrir peu à peu, avec un étonnement et un émerveillement constants, ce que cette voix veut nous dire ou, plus discrètement, nous laisser entrevoir. En somme, il nous livre une certaine "manière de vivre". Aussi nous aimerions terminer cette trop incomplète présentation de Bosco en résumant cette "manière de vivre" par ces quelques mots qu'il consigna dans ses Souvenirs au moment où il évoquait son entrée dans un âge avancé :

 

Se tenant en éveil, dit-il, j'attends. « C'est pourquoi souvent j'écoute encore. J'écoute et j'espère » (Un Oubli moins profond, p.331). Tel est Bosco.

 

 

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([1]) Conférence donnée à l'AMOPA (Association des Membres de l'Ordre des Palmes Académiques), Toulouse, 18 Avril 2007

([2]) Henri Bosco. Entretiens avec Monique Chabanne, Cahiers Henri Bosco, 1987, 27, p.78

([3]) Robert Ytier, Henri Bosco ou l'amour de la vie, Cahiers de l'Amitié Henri Bosco, 1978, n°16, p.40

([4]) Bosco connut l'œuvre de René GUENON à laquelle il reconnaît avoir été sensible sans toutefois en être un "disciple" : « je suis très nourri de René Guénon », dit-il clairement dans ses entretiens avec Monique Chabanne (op. cit., p.120).

([5]) Y.-A. Favre, Henri Bosco et le roman poétique, Cahiers Henri Bosco, 1989, 29, 73-83

([6]) in Jean Steinmann, Littérature d'hier et d'aujourd'hui, Paris, Desclée de Brouwer, 1963

([7]) Y.-A. Favre, op. cit., p.73

([8]) Voir, par exemple, le dernier Colloque international Henri Bosco et le métier de romancier, Nice, Septembre 2006

([9]) Cf. Henri Bosco : «Rêver l'enfance », Colloque international, Arras, 1998, Cahiers Robinson, n°4

([10]) in Fontaine, 19-20, mars-avril 1942, réédité en 1978.

([11]) R. Ytier, op. cit., p.32

([12]) J.-P. CAUVIN, Henri Bosco et la poétique du sacré, Paris, Klincksieck, 1974, p.247

([13]) Sur la montagne, voir l'étude approfondie de Cl. Girault, Cahiers Henri Bosco, 2001-2002, n° 144-211, dont le thème est « l'homme et la montagne, rencontre de deux puissances magnétiques ».

([14]) R. Buis, Regards sur Henri Bosco, 1999, INP Toulouse

([15]) J.-P. CAUVIN, Henri Bosco et la poétique du sacré. Paris, Klincksieck, 1974, p.236

([16]) Selon le titre du Colloque du Centenaire de G. Bachelard, Dijon, 1984

([17]) J.-P. CAUVIN, op. cit., p.244

([18]) J.-P. CAUVIN, op. cit., p.242

([19]) Henri Bosco par lui-même, Bulletin Henri Bosco, 1972, n°1, p.11