La nuit des Balesta



Christian Morzewski
Université d’Artois - Arras


            Selon ce que l’écrivain lui-même confie à Gabriel Germain dans une lettre datée du 31 mars 1956, c’est pour alléger [ses] inventions qui, avec L’Antiquaire [1] que Bosco aurait entrepris, à partir de 1954, la rédaction d’un cycle consacré à la geste d’une famille hors du commun, les Balesta, à laquelle trois volumes seront successivement consacrés : Les Balesta (1955), Sabinus (1957) et L’Epervier (1963) [2]. Après le cycle d’Hyacinthe et en quasi parallèle avec la fin de celui de Pascalet, le retour vers le « pays perdu » de l’enfance s’y opère cette fois sur le mode généalogique, puisque ce sont les « deux branches » des ancêtres familiaux, les bergers et les marins, que Bosco y présente : d’un côté les « Balesta Barca, de père en fils corsaires »Sabinus, p. 9), également désignés comme Balesta-de-la-mer » , p.91) dont Sabinus est le champion magnifique [3] , et de l’autre les Balesta-la-Douceur, pacifiques bergers vivant à Pierrelousse sous la matriarcale autorité de Philomène. Au-delà de la saga respective de chacune de ces deux branches, le cycle des Balesta va surtout rapporter leurs retrouvailles finales, puis leur extinction dans la figure d’un narrateur nommé Joachim Balesta, « dernier de la race » comme il se doit dans ce scénario éminemment bosquien de la déshérence. [4]

  Mais, s’il est en effet moins noir que L’Antiquaire, le cycle des Balesta n’en est pas moins nocturne. C’est peu de dire que la nuit en constitue le climat prédilectif : bien au-delà d’une « couleur », c’est une trame narrative, une scénographie et peut-être même un système de personnages que la nuit impose à Bosco dans cette trilogie. En prenant la mesure de cette présence et de cette richesse de la nuit dans le triptyque Les Balesta – Sabinus – L’Epervier, il s’agira donc ici d’analyser les fonctions narrative, poétique et spirituelle de celle-ci, en particulier à travers les rapports qu’entretiennent avec elle quelques-uns des protagonistes de ce cycle. Ce faisant, nous insisterons sur deux aspects de cette nuit des Balesta, qui tout autant qu’une poétique,  y recèle une érotique et une mystique.

            On remarquera d’abord que les scènes et péripéties les plus importantes ont lieu quasiment toutes de nuit dans ces trois romans, et que la datation même des événements s’y fait le plus souvent par rapport à des nuits dont l’agenda surclasserait largement les quatre pauvres saisons des « Nuits » de Musset : il n’y  a pas une « Nuit de Mai » chez Bosco mais plusieurs, par exemple et entre autres, celle du 10 mai, « de grande conséquence » comme il est précisé dans Sabinus (p.62 ; il s’agit de la rencontre de Sabinus et de Philomène, scellant les retrouvailles des deux « branches » des Balesta) ; ou une nuit du 11 juin, au cours de laquelle, pour la première fois, Méjemirande surprend « Ameline, la nuit, près de la source » (p.99) ; ou une nuit du 15 septembre, date à laquelle éclate l’incendie dans les bois de Lumare (p.199) ; ou encore celle du 20 octobre, pendant laquelle Ameline définitivement vaincue met fin à ses jours en se pendant à la porte de Philomène Balesta (p.318). Dans chacun des trois romans considérés, une dizaine de nuits apparaissent ainsi précisément datées, et leur chronologie mettrait en évidence le caractère fortement répliquant ou plutôt atavique de l’intrigue, d’un tome à l’autre de ce cycle des Balesta : ainsi la jeune Christine de Bruissane et Guy de Réneguiche vont-ils rejouer et dénouer dans Sabinus l’idylle de Melchior jeune et d’Elodie, tandis que dans le même roman Sabinus lui-même met imprudemment ses pas dans les traces du vieux Melchior des Balesta, et que Joachim, le « dernier de la race », revenu s’installer deux générations plus tard à Pierrelousse, réactive involontairement dans L’Epervier le scénario nocturne de la tentation par une femme fatale. Plus que d’un agenda, c’est d’ailleurs plutôt d’une liturgie nocturne qu’il faudrait ici parler [5]. Nous en trouverions l’actualisation dans cette succession presque rituelle de « nuits obscures », épreuves de plus haute angoisse que les héros doivent traverser jusqu’à une « nuit de feu », purificatrice et rédemptrice : dans Sabinus, l’extraordinaire cérémonie nocturne, dans l’église de Pierrelousse, au retour du vieux pirate qui vient de ramener sains et saufs Philomène et son troupeau, cérémonie dont l’illumination fera dire au bon curé Pelot que « ça n’est plus l’office du soir, c’est la fête des cierges » (p.294) ; dans Les Balesta, c’est la lumineuse « nuit des Rois » au cours de laquelle Melchior, ayant enfin échappé à l’emprise maléfique d’Ameline, retrouve sa famille et est sacré en majesté  - juste avant de rendre l’âme, hélas. En dehors même des nuits qui sont religieusement célébrées  - et avec quelle dévotion, on le sait, chez Bosco : Noël, Epiphanie, vigile pascale… - il n’est guère de nuit dans le calendrier bosquien qui ne soit à marquer d’une pierre blanche, comme nous en alertent d’ailleurs ces formules dotées d’une exceptionnelle suggestivité et d’une irrésistible puissance de démarrage poétique autant que dramatique 

"Octobre était venu, mais il faisait doux. Nuit noire.
Ce fut vers minuit qu’on frappa à la porte de Melchior" (Les Balesta
, p. 221)

"Et ainsi, une nuit, celle du 20 avril, n’y tenant plus, le cœur battant,
[Melchior] ouvrit la porte…" » (Les Balesta
, p. 284)

"Ce fut par une belle nuit de juin, bien chaude, bien dorée et toute odorante,
comme en connaît tant Pierrelousse, que se produisit le premier événement"(Sabinus,
p.108)

"Le 9 décembre, vers huit heures, la nuit tenait Les Aubignettes.
Mais après quatre jours de neige, toute l’étendue du sol était blanche" (Les Balesta
, p.234)

"La nuit vint (…) plus longue que le jour. La lampe m’a veillé" (L’Epervier, p.250).


            A chaque fois, et sans qu’il soit forcément besoin pour le lecteur de ces citations de connaître le contexte (ou de le rétablir, si l’on en a gardé le souvenir), ces formules irradient d’un étonnant magnétisme  - création d’un puissant effet de suspens dramatique autant que d’une atmosphère de magie poétique - , magnétisme dans lequel la présence de la nuit (le simple mot « nuit », mais aussi sa richesse connotative) entre pour beaucoup, et qui témoigne sans nul doute de l’intimité et de l’intensité du rapport de l’écrivain lui-même avec la nuit  - la Grande Nuit, ce « personnage prodigieux » comme il la nomme encore dans ses entretiens radiophoniques avec Pierre Lhoste, se proclamant « natif du Scorpion » et, comme tel, fils du royaume nocturne 

J’aime beaucoup la nuit (…) J’ai un côté nocturne (…)Vous savez

que je suis né sous le signe du Scorpion et que les gens du Scorpion

ont une familiarité avec les ténèbres  - les ténèbres intérieures et les

ténèbres extérieures – (…) Et la Grande Nuit est un royaume dans

lequel les natifs du Scorpion (…) se trouvent bien et sont en contact

avec des choses que le jour ne peut pas nous donner, parce que le

jour aveugle nos yeux, notre sensibilité est écrasée par la lumière,

par la chaleur (…) Et alors c’est la nuit, la nuit qui est un

personnage prodigieux. » [6]

            Les nuits bosquiennes ne fournissent donc pas qu’un éphéméride au cycle des Balesta : elles sont elles-mêmes les actrices des événements les plus importants et des scènes les plus dramatiques. Rappelons quelques-uns de ces très beaux nocturnes, qui semblent s’organiser  en deux séries principales ancrées à chaque fois sur un lieu bien distinct.

            Une première série pourrait être regroupée sous l’enseigne des « nuits des Aubignettes », du nom de cette petite place de Pierrelousse où Melchior a élu domicile, un peu à l’écart de sa tribu, et dont les aîtres finiront par être plus familiers la nuit que le jour pour le  lecteur  - et bien sûr pour Trigot, son inlassable veilleur nocturne. Méjemirande le géomant avait d’ailleurs immédiatement diagnostiqué la qualité intrinsèquement nocturne de ce décor  - au sens presque théâtral du mot puisque, tant dans Les Balesta et Sabinus que bien plus tard dans L’Epervier, la petite place des Aubignettes et les maisons qui l’entourent sont le lieu d’un huis-clos nocturne – avec ces logettes dont les fenêtres s’allument ou s’éteignent, avec ses personnages qui sortent et entrent d’une porte à l’autre, circulant autour de l’ormeau Saint-Luc, majestueux « arbre à palabres » planté au centre de la placette. « C’est surtout à la nuit tombante (…) qu’il faut entrer dans le cercle enchanté des Aubignettes », notait ainsi Méjemirande ; « Il me semble ainsi que, la nuit, on discerne mieux le secret des âmes » ajoutait ce personnage sur l’ambiguïté duquel nous reviendrons, en particulier en ce qui concerne ses propres rapports à la nuit.

            Rappelons que c’est sur cette place des Aubignettes que vont surgir, toujours nuitamment, l’imposante baronne de Rieste, venue s’installer au n°9 avec sa fatale demoiselle de compagnie, Ameline Amelande. Et c’est depuis le centre de cette toile d’araignée que vont constituer pour elle les Aubignettes qu’Ameline va lancer ses manigances nocturnes, rôdant toutes les nuits sur la place, allant jusqu’à prétexter un malaise de la baronne puis feindre elle-même une chute dans la neige pour attirer Melchior dans ses filets et s’introduire chez lui afin de percer son secret. L’hiver donnera une vie nocturne encore plus fantasmagorique aux Aubignettes, notamment pendant ces longues nuits enneigées au cours desquelles, à son tour, Melchior erre aux abords du n°9, et finit par apercevoir cette « vision vaporeuse de femme des neiges » (p.236) ourdie par la perfide Ameline à la ressemblance d’Elodie : « une nuit d’hiver Melchior fut surpris par le vaporeux maléfice, et (…) y perdit son vieux cœur aimant » (p.234).

            Dans ce même décor, c’est au cours d’une scène encore plus tragique que la vieille baronne trouve la mort, après avoir bravé la nuit, la neige et la maladie pour aller surprendre et confondre Ameline chez Melchior ; mais, terrassée, elle meurt au pied de Saint-Luc, en pleine nuit et en pleine neige, sous les yeux épouvantés du pauvre Trigot… On se souvient enfin que c’est sur cette place des Aubignettes que Philomène viendra elle aussi se languir, après le mariage de Melchior et le reniement par celui-ci de la race des Balesta : « plusieurs fois, [Trigot] vit Philomène venir, la nuit, aux Aubignettes et longtemps y errer comme une âme en peine » (p.315).

            Une deuxième série de nocturnes tout aussi dramatiques va se dérouler dans un autre cadre, celui des bois du Mourreplat, jouxtant le parc de la propriété de Bruissane, et que nous proposons d’appeler ici les « nuits de Perlefontaine », du nom de cette source qui constitue l’autre pôle magnétique du cycle des Balesta.

            Lieu des féériques rendez-vous juvéniles de Melchior et d’Elodie dans Les Balesta, c’est là aussi que se retrouveront, une génération plus tard mais dans la même clandestinité nocturne, Christine et Guy de Réneguiche, les deux jeunes fugueurs de Sabinus, eux aussi très sensibles à la fantasmagorie de cette « nuit liquide »


Quand enfin ils y arrivèrent, la lune s’annonçait par une aurore étroite, le long des hautes solitudes qui, bien au-dessus des pinèdes, couronnent les collines. C’est de cet Est lunaire que les bois attendent l’éveil magnétique de l’être, tant de la pierre que du végétal. Le vent coule soudain au creux des pentes, dans les cystes, les genévriers et les myrtes, et il sent le feu. Les bêtes s’extasient, et, avant la chasse cruelle, leurs yeux s’allument.
Les oiseaux écoutent… Une étoile tombe au bout du plateau, et, des crêtes où monte son aube, la planète pointe. L’air se déplace, les bois immenses en gémissent. Toute la terre gonfle son sein, soupire. Les eaux souterrainement immobiles, s’élèvent depuis les abîmes. Les veines du roc craquent et se fendent sous la poussée ascensionnelle des puissances liquides. C’est la marée des sources.
Sabinus
, p.181-182)


            Mais, dans ce même roman, c’est surtout au bord de ce bassin que vient, la nuit, s’exalter Ameline, qui a maintenant jeté son dévolu sur Sabinus  - lequel l’y rejoindra pour d’autres rendez-vous nocturnes. Et Perlefontaine sera le théâtre de ces scènes paroxystiques au cours desquelles Ameline jette au fond de l’eau le diadème d’Elodie, puis s’offre à Sabinus, qui la renvoie à la nuit par cette extraordinaire formule d’exorcisme : « Vous êtes la mort, rentrez dans la mort ».

            A nous limiter à ces deux sites, on voit donc comment, sous l’effet de la nuit, ces lieux peuvent se charger d’une troublante ambivalence  - écrin féérique pour les rencontres les plus pures, mais aussi espace maléfique de perdition et de damnation -. D’où un saisissant contraste : d’une part, dans des scènes d’un romantisme « rose », Bosco semble parfois s’amuser à caricaturer gentiment une vignette de keepsake : ainsi de Melchior en jeune ténébreux, rôdant au clair de lune aux abords de Bruissane, et rencontrant Elodie à Perlefontaine 


… par une belle nuit de juin, elle s’évada. La lune était haute et convenablement illuminante. Avec une audace singulière, si l’on pense à son sexe, à son âge et aux hasards de l’entreprise, Elodie entra dans le bois, s’y perdit un peu, très probablement par plaisir, fut ravie d’y avoir de petites frayeurs, et découvrit, sans qu’il la vît, son amoureux assis près de la fameuse fontaine dont le nom s’accordait si bien aux plus tendres rencontres… L’horreur des forêts, la source aux eaux claires, la lune propice, et ce beau garçon perdu dans son rêve, quel concours heureux, quelles chances !… J’imagine que, sans bouger, elle contempla Melchior, un bon moment, pour entendre, parmi les soupirs exhalés, un nom  - le sien -  qui ne manqua pas de sortir de cette bouche confiante. Car Melchior se croyait seul… Et qu’elle soupirât assez haut, à son tour, pour que Melchior l’entendît, comment en douter, et pourquoi, s’il est vrai que tout s’accordait, en cette nuit propice, pour faciliter la naissance, le dévoilement et le feu d’un amour, sur qui le destin avait déjà appesanti sa main inexorable ?… A ouïr ce souffle, à voir cette fée surgir en silence devant la fontaine inondée de lune, Melchior eut peur. Il faillit s’enfuir. Il l’eût fait si l’apparition, ironique mais plus tendre encore, ne lui eût dit : « Je vous fais peur ?… Vous vous sauvez ?… » Comme il ne savait que répondre (et chacun comprendra son saisissement), elle ajouta, du ton de l’innocence : « Mais c’est moi qui tremble… Il fait si noir, et je suis seule… ». Déjà, sans y penser, elle avait trouvé les mots infaillibles de la séduction. (Les Balesta, p.82-83)

            On en trouverait un autre exemple dans L’Epervier, avec ce jeune couple inconnu dont le narrateur guette les silhouettes nocturnes, et surprend quelques échos de leur tendre dialogue amoureux, dans ce pavillon au fond d’un parc à demi abandonné à proximité des Aubignettes (p.45 et 52) : on repèrerait ici aussi, parmi d’autres éléments du locus amoenus du nocturne romantique, la musique, le chant du rossignol, et l’eau endormie d’une fontaine gardée par deux tritons enlacés…

            Et, bien sûr, il y a d’autre part ces scènes et ces décors d’un romantisme « noir », dont Bosco n’a pas craint de saturer certaines des nuits des Balesta, en particulier celles hantées par la terrible Ameline. L’évocation de celle-ci amène parfois le récit bosquien aux confins d’un fantastique qu’on qualifierait volontiers de gothique. Ainsi de cette nuit au cours de laquelle, abusé par la ressemblance troublante que la perfide s’est faite avec Elodie, Melchior incante les nuits des Aubignettes des plaintes de sa harpe ; et le narrateur de se lancer dans une curieuse digression astrologique 

Pour qui croit aux étoiles, je note qu’il y eut alors, entre minuit et une heure du matin, une disposition particulièrement néfaste des Corps célestes. Elle exaltait l’influence accablante de Saturne. La lune n’y était pas bonne et Mercure rétrogradait vers une Vénus triste.
Les loups erraient un peu partout dans la campagne, la gueule au vent. Et si tard, dans son presbytère, le curé de Sainte-Anne, éveillé, soucieux, écoutait leurs longs hurlements, leurs plaintes éparses.
Il priait.
Si ambulem in medio umbrae mortis non timebo mala, quoniam Tu mecum es, Domine Les Balesta, p.256)


            On n’est pas loin ici de l’évocation d’Ameline sous les espèces de quelque démon succube  On n’est pas loin ici de l’évocation d’Ameline sous les espèces de quelque démon succube - n’a-t-elle pas le don de se métamorphoser, et pourquoi pas en goule, en louve, ou selon les burlesques apostrophes conjuratoires de Trigot :

« tu pourras venir, et cracher ton feu, Marmeline, Escubiasse, Couloeuvre, Lipe, Brucolaque ! Si tu t’y reconnais, j’en mange du fer »Les Balesta, p.344)

            C’est sans doute l’analyse des personnages qui permet le mieux d’apprécier cette valeur de la nuit et sa fonction dans le roman bosquien ; et là aussi, force est de constater leur relative ambivalence, malgré l’impression monolithique que pouvaient initialement nous laisser les protagonistes. Opposons tout d’abord Sabinus et Ameline dans leur relation à la nuit.

            Sabinus apparaît incontestablement diurne, on osera même dire solaire, comme l’atteste son entrée royale à Pierrelousse, lorsqu’il vient s’y installer au début du roman éponyme : son arrivée en plein jour, en grande pompe, accompagné de son cortège exotique et rutilant, et lui-même chamarré d’or jusqu’au pilon, est un spectacle haut en lumières et en couleurs offert aux villageois ébahis! Peu après avoir pris possession du très aristocratique domaine de Bruissane, son installation ne passe pas non plus inaperçue, le vieux pirate prenant ses quartiers sur la terrasse du château, et témoignant ainsi de ce goût de voir et d’être vu. Sabinus ne déteste rien tant en effet que ce qui se fait sous cape  - intrigues, cachotteries, hypocrisie - ; il est, lui, Sabinus Balesta-Barca, un adepte du grand jour, de la franche lumière, du belvédère, et quand il lui faudra, intentionnellement, se déplacer de nuit (par exemple lors de sa visite cérémoniale à Philomène), ce sera encore l’occasion de mettre en scène une parade illuminée par sa personne 

Entre les deux flambeaux (…), son visage puissant et satisfait était illuminé d’une double flamme de pourpre. Ses yeux d’or largement ouverts se réjouissaient de ces feux, et leur regard rendait flamme pour flamme, paisiblement, au milieu de la nuit qui étincelait sur sa tête. (Sabinus, p.61)


            Cette nuit resplendissante est vraiment aux antipodes de celle, quasi souterraine, enténébrée de dissimulation et de sournoiserie, depuis laquelle Ameline le guette lors de son passage (Ameline, mais également Trigot, partageant avec elle   - pour d’autres raisons -  la même photophobie, et épiant lui aussi depuis un recoin abrité de la lumière le passage du cortège resplendissant).

            Sabinus n’est pourtant pas complètement insensible aux charmes de la nuit, qui lui seront révélés lorsqu’il se décidera à sortir du parc de Bruissane pour aller rendre hommage, dans les bois de Perlefontaine, à cette Madone autrefois portraiturée par Melchior à l’effigie d’Elodie, et aujourd’hui consacrée à Perlefontaine :

Pleine lune, clarté, solitude.
Sabinus, peu sensible à ce genre de sortilèges, n’en était pas moins satisfait d’y voir clair, d’être seul et de respirer un air pur. Si ça n’était pas l’air salin du large, il en appréciait malgré tout l’odeur balsamique. (…)

Comme il n’avait jamais visité la forêt, il s’étonnait de la trouver si agréable et il se promettait d’y revenir avec Christine.
- De jour, en promenade… De nuit, non. La nuit ne vaut rien aux enfants, surtout aux filles…

Mais, sans qu’il s’en doutât, la nuit agissait sur son rude sang et, pour la première fois de sa vie, il lui trouvait une sorte de charme. (Sabinus
, p.130-131)

            Attendri par ces stations nocturnes qu’il va renouveler régulièrement à Perlefontaine, il en viendra même à « attend[re] avec impatience la nuit, pour aller prendre son délassement à la fontaine » (p.132) au bord de laquelle il finit par rencontrer Ameline, qui va déployer tous ses maléfices pour le séduire. Cela nous vaut une « étrange scène », épiée par Christine et Guy réfugiés dans un arbre surplombant le bassin de Perlefontaine. Ameline jette le diadème d’Elodie dans la vasque, puis s’offre nue à Sabinus. Dans cette épreuve de vérité que va constituer l’affrontement entre eux   - ce que le roman désigne comme une « conversation [entre] la vie et la mort » (p.157) -, Bosco insiste sur l’extraordinaire métamorphose de Sabinus, tout d’abord en divinité tutélaire terrestre, lorsqu’il surgit dans la clairière de Perlefontaine sous les yeux médusés des deux enfants dissimulés dans leur arbre :

On voyait assez bien sa forme massive, mais non pas son visage demeuré dans l’ombre. Ainsi il participait de la nuit, du roc, des bois. Il tenait de l’arbre. Il semblait s’être détaché de la substance même des chênes. Colosse parmi les colosses, vieux, fraternel aux choses, il dressait son inaltérable plénitude. (Sabinus, p.189)

            Mais, s’il semble puiser ici sa force de la terre, Sabinus reste entièrement immun  de sa puissance ténébreuse, comme en témoigne l’extraordinaire photophanie dont il est l’objet aussitôt après et qui va lui permettre de terrasser Ameline :

L’ombre se déplaça. La lumière frappa son visage. Un regard large enveloppa, saisit, rassembla toute chose, l’eau, la statue, Ameline. Puis le corps bougea. Il entra à son tour dans la pleine lumière. Sabinus s’était habillé pompeusement. On voyait luire à ses oreilles les deux grands anneaux qu’il aimait. Sur sa poitrine étincelait la double chaîne en or massif qui portait pendeloques et médailles. Son pilon clouté brillait dans les hautes herbes. Il s’appuyait solidement sur son gourdin, vieux compagnon, constellé, lui aussi, de clous d’or, et chargé du poids des batailles. Ainsi somptueusement équipé, Sabinus s’avançait vers Ameline. Un jabot de dentelles lui serrait le col, et il y pendait une croix de Malte splendide, que rehaussaient, à chaque branche, des rubis et des émeraudes, dont les facettes jetaient des éclairs, qui éblouissaient (Sabinus, p.190)

            Véritable Apollon de lumière, Sabinus va alors foudroyer le serpent qui se tord lascivement à ses pieds et triompher ainsi de la nuit et de son suppôt : Ameline « tomba à genoux et rampa » (p.191).

            Ainsi les charmes et sortilèges de la nuit émeuvent-ils la sensibilité du vieux pirate, mais sans jamais parvenir à l’entraîner dans leurs ténèbres, à la différence du trop tendre Melchior. Sabinus, être de clarté, de droiture, de franchise mais aussi de force compacte, reste inaltérablement fidèle à sa nature, et c’est plutôt lui qui porte la lumière dans les ténèbres, comme on porte le fer dans la plaie. La dernière épreuve nocturne qui lui est réservée va l’entraîner à la rescousse de Philomène menacée avec son troupeau par un monstrueux incendie dans les collines, lors de son retour d’estivage [7].  Cette « nuit immense crêtée d’un immense incendie » (p.267) va révéler encore une fois la nature héroïque et lumineuse du vieux corsaire Balesta-Barca dont tout ce passage chante la geste épique : « c’est alors que l’on vit ce qu’était Sabinus » (p.269). Et, après le succès du sauvetage, ce sera le retour nocturne de toute la troupe des bergers et des sauveteurs, illuminé de tous les cierges que Pierrelousse a rassemblés pour célébrer, dans les rues du village puis dans l’église, cette « hymne nocturne de reconnaissance à la Grande Miséricorde, illuminée de 600 cierges »,  proclamant le triomphe des forces de la Lumière sur celles des Ténèbres. Ameline, qui assiste à la cérémonie dissimulée selon son habitude dans « la seule partie de l’église restée sombre »  (p.301), a bien compris que cette cérémonie de gloire à la lumière signait son échec définitif : les puissances mauvaises de la Nuit sont définitivement vaincues, et elle n’a plus quant à elle qu’à « rentrer dans la mort » comme le lui a enjoint Sabinus.

            Fascinante Ameline Amelande, incarnation la plus aboutie sans doute dans l’œuvre de Bosco de cette imago féminine problématique qu’il évoquera tant de fois sous ses traits de « femme en noir », « dont la beauté sensuelle et presque animale fascine l’homme et l’entraîne vers les ténèbres dont elle est issue » selon l’analyse pénétrante que livre Claude Girault de ces « femmes en noir » qui sont aussi des « femmes noires », toutes « plus ou moins liées à l’ombre, à la nuit, aux ténèbres » [8]. Sabinus ne s’y trompe pas quant à lui, qui a immédiatement repéré en elle le côté doublement fatal  - séduisant et mortifère – et l’affuble aussitôt de son surnom de « sirène en deuil » : en matière de sortilèges marins ou féminins, on n’en conte pas au vieux loup de mer…

            La verra-t-on d’ailleurs une seule fois en plein jour, Ameline ? A relire le cycle des Balesta, on ne trouverait qu’une occurrence indubitable d’une apparition diurne explicite  - lorsque, par provocation, à l’égard de toute la communauté de Pierrelousse, elle se fait servir une collation en haut du Mourreplat et s’y exhibe, le 28 août, « à cinq heures du soir » (Sabinus, p.164). Mais déjà à cette occasion étaient apparus en Ameline « quelques traits d’un visage ardent » qui signalaient son dérèglement par rapport à son ancienne et absolue insensibilité de créature nocturne.

            Le fait qu’elle ne hante que les nuits ne suffit certes pas à faire d’elle un personnage forcément maléfique  - après tout, Arsène Trigot, l’ancien horloger de Pierrelousse, veilleur insomniaque des Aubignettes, n’apparaît jamais que de nuit lui aussi. De même pour la débonnaire baronne de Rieste, que « Melchior n’avait vu que trois fois (…), toujours tragiquement et toujours la nuit. C’était pour lui une créature nocturne » (Les Balesta, p.288), et qui l’impressionne beaucoup (on rappellera son angoisse lorsque, bien après la mort de la baronne, qui l’a institué son héritier, il ose enfin pénétrer de nuit dans sa chambre…). Mais à aucun moment la baronne (non plus que Trigot) ne manifeste ce côté nocturne maléfique qui émane immédiatement d’Ameline  - la baronne, elle, apparaît bien plutôt comme un double de Philomène, dont elle partage d’ailleurs le souci de protéger le tendre Melchior des « puissances de la nuit, si dangereuses à la paix de l’âme » (L’Epervier, p.166).

            Ameline, elle, est un être par essence nocturne, « cloîtrée le jour, sorta[nt]t la nuit » nous est-il précisé dans Sabinus (p.98) ; « d’ordinaire, [elle] n’agissait que la nuit. » A l’exact opposé de Sabinus, « si, de jour, il fallait qu’elle parût, elle prenait grand soin qu’on ne s’en aperçût guère » (ibid., p.164). C’est ainsi « en profitant d’une nuit très noire » qu’elle va fouiller la maison de Melchior pour y violer son secret  - cette statue d’Elodie en Madone qui va lui fournir l’idée de son stratagème diabolique pour le séduire  -. C’est aussi cette photophobie d’Ameline  - autant que le caractère sacré du lieu -  qui lui fait rechercher les recoins les plus obscurs de l’église, « silhouette à demi voilée et vêtue de noir » (ibid., p.301) lors de la « fête des cierges » qui célèbre le retour de Philomène et Sabinus. « Laissez-moi à mon ombre » (Sabinus, p.118), implorera-t-elle aussi du bon curé Pelot pour être dispensée de participer à la cérémonie de consécration de la Madone de Perlefontaine.

            Tous ceux qui ont approché Ameline ont été troublés par l’intensité de ce côté nocturne  - y compris la baronne, qui pressent la puissance diabolique de sa dame de compagnie et ne se trompe pas tellement en déclarant narquoisement que son parfum sent « quelque peu le sacrilège » et qu’il faudrait la « laver à l’eau bénite » (Les Balesta, p.183-184). Le subtil Méjemirande sera toutefois le seul à percer les desseins d’Ameline - mais n’est-il pas lui-même « un familier des Puissances secrètes, un alchimiste, un géomant, un faiseur d’horoscopes et de charmes » (ibid., p.42), lui qui passe ses nuits à observer le ciel au moyen de la longue lunette installée sur son belvédère, entre deux airs de flûte qui font danser les lapins au clair de lune autour de lui ? « On me croit un esprit éminemment nocturne », confesse-t-il ensuite dans Sabinus (p.99) « alors que je mets dans la nuit, dont il est vrai que j’aime les mystères, les seules clartés qui l’explorent et qui en signalent parfois un ou deux secrets… ». Et sans doute sont-ce justement ces clartés acquises en scrutant la nuit qui permettent à Méjemirande de découvrir que « c’est à l’ombre qu’[Ameline] s’alimente d’une vie étrange, à laquelle la terre où elle est apparue ne saurait comparer même ses plus sombres créatures. (…) Elle sert un Dominateur (…) le dessein final de ce monstre ambigu, c’est de détruire » (Les Balesta, p.329).

            Instrument de la destruction de la « race » des Balesta, Ameline fait donc peser sur eux la menace d’un enténèbrement fatal, d’une contamination par les forces de la Nuit de leurs valeurs diurnes et solaires, incarnées en particulier par Melchior, Philomène et Sabinus. Et, de fait, tous trois subiront l’influence néfaste de ce Soleil Noir d’Ameline  - tout comme, dans L’Epervier, leur descendant Joachim Balesta subira celle de la diabolique Mélanie, qui partage en anagramme avec Ameline une même noirceur étymologique [9] - : Melchior, dont la rencontre avec Ameline va progressivement éteindre la postulation solaire qui était la sienne (on se souvient de son goût pour les roses des Trinitaires, qu’il soignait avec dévotion ; ce n’est qu’à la sortie du terrible hiver, à demi délivré d’Ameline après la mort de la baronne, qu’il reprend un peu goût aux sorties diurnes  - Les Balesta, p.283-284) ; Philomène, ensuite, menacée dans ses oeuvres vives et sur son territoire même de prédilection, la montagne, qu’un terrible incendie l’oblige à quitter dans une débâcle nocturne à travers les collines enténébrées ; il n’est que Sabinus qui, sans être complètement à l’abri du charme sulfureux de la « Sirène en deuil », saura y résister et la vaincre … Mais ce n’est pas sans dommages collatéraux, au sens familial de l’adjectif, et notamment pour les jeunes spectateurs de cet affrontement manichéen, en particulier le petit Guy de Réneguiche, qui au cours de cette nuit tragique (qui est pour lui une véritable initiation) va contracter « cette connaissance et cette habitude troublantes de la nuit qui jamais ne s’efface. Quand on l’a acquise, on y est tenté. De telles tentations la puissance demeure et souvent est irrésistible » (Sabinus, p.253). C’est d’ailleurs ce petit garçon, fidèle compagnon de jeux de Christine, qui ira porter le feu dans l’antre d’Ameline aux Aubignettes, pour se venger d’elle.

            Suppôt de la nuit et de ses puissances mauvaises, Ameline va pourtant y éprouver de « nocturnes délires » (Sabinus, p.178) qui ne laissent pas de poser  question sur sa vraie nature, et qui heureusement pour les Balesta provoqueront sa perte. Dans l’intrigue qu’elle avait ourdie aux Aubignettes pour conquérir le pauvre Melchior  - corps, âme et biens -, il n’avait été aucunement question pour elle d’amour, et à peine de sensualité  - sauf peut-être au sens le plus dégradé, animal. On se souvient peut-être que la Chichanque, femme de peine de la baronne, qui déteste Ameline et a deviné son manège nocturne aux Aubignettes, renifle sur le seuil l’odeur de la dame de compagnie et décrète : « Ça sent la chienne (…) Et la chienne des neiges, encore » (Les Balesta, p.247) 

Car il y a, à Pierrelousse, l’hiver, une chienne-fantôme, et plus louve que chienne, dont il vaut mieux éviter la rencontre, quand on sort de la ville, après minuit, s’il neige. Elle empeste le sauvage (ibid., p.248)

            En revanche, lors des nuits de Perlefontaine, Ameline révèlera, outre une « étonnante sensualité » (Sabinus, p.178), son nouveau statut de « créature sensible aux attaques de la passion » (ibid., p.173), et donc vulnérable.

            On voit de quelle charge érotique les nuits bosquiennes sont investies dans le cycle des Balesta, en interaction toutefois avec une contre-charge mystique que certaines des évocations déjà citées de personnages ou de scènes ont laissé entendre. Dans le cas d’Ameline, par exemple, le maléfice des « nuits fauves » aux Aubignettes est levé par les nuits sacrées de la liturgie chrétienne, et le récit des Balesta nous précise que, « de Noël jusqu’à l’Epiphanie (…) les grands jours de Dieu furent sans histoire » (p.248), Ameline n’ayant pu s’y livrer à aucun de ses maléfices nocturnes.

            D’autres exemples montreraient cette interaction des deux plans, liée à l’ambivalence fondamentale de la nuit, dont Bosco déploie vraiment tous les registres, tous les prestiges, tous les sortilèges dans le cycle des Balesta. On prendra ici l’exemple de l’idylle de Melchior jeune (il a vingt ans à peine) et d’Elodie de Bruissane (âgée quant à elle de seize ans au moment de leur rencontre). Celle-ci se fait sur le porche de l’église Sainte-Anne, à la sortie de la grand-messe (Les Balesta, p.79), plaçant d’avance leur union sous un signe sacré. Et les nuits de Perlefontaine n’entacheront en rien la pureté de cette idylle : Melchior, devenu chaque soir « l’hôte sentimental [des] forêts », rôde autour de Bruissane pour y rêver chastement à sa sylphide, partageant « cette obsession de la nuit qui tourmente les amoureux, dont la confusion, où les plongent les ombres, favorise les fantaisies sentimentales » selon le commentaire du narrateur des Balesta (p.81), en forme de vignette romantique là aussi. Lieu et temps privilégiés de cette idylle, les bois et la nuit verront se succéder « d’autres rendez-vous clandestins, à la fontaine (…) presque chaque nuit. Et, chaque nuit, l’amour montait un peu plus dans ces jeunes têtes émerveillées ».

            Aussi chastes que passionnés, Melchior et Elodie n’en seront pas moins dénoncés par la jalouse Justine, qui a jeté son dévolu sur Melchior et va s’ingénier à séparer les deux jeunes amants de Perlefontaine, provoquant la première catastrophe pour Melchior, qui avait aimé trop haut, et manquera mourir de chagrin après avoir dû renoncer à Elodie de Bruissane ; celle-ci sera quant à elle contrainte à prendre le voile chez les Carmélites où elle deviendra Sœur Cyprienne du Très Saint Amour… Mais Justine Chabillet sera châtiée dans l’église même, tombant du socle de la statue de la sainte, et perdant la raison après cette chute  - juste punition de sa perfidie et du sacrilège qu’elle a commis en venant, nuitamment elle aussi, remercier Sainte-Anne d’avoir exaucé son vœu diabolique de destruction du couple des jeunes amants de Perlefontaine. Ici encore, on notera l’intimité de l’intrication sacré/profane, mystique/érotique, ou plus exactement la fondamentale ambivalence axiologique de la nuit : bienveillante, chaste et sacrée pour Melchior et Elodie, dont l’idylle s’était trouvée comme sanctifiée par la pureté de sa naissance, au grand jour, sur le porche de Sainte-Anne ; maléfique dans le cas de Justine, et plus tard d’Ameline, qui ont détourné de façon sacrilège le culte de Sainte-Anne ou celui de la Madone pour parvenir à leurs fins maléfiques.

            Force est de le reconnaître au terme de cette relecture cursive du cycle des Balesta : la surabondance des scènes nocturnes et leur importance dramatique n’y participent pas que d’une « couleur » ou d’un « climat », mais d’une véritable poétique de la nuit. A suivre d’un peu près l’itinéraire des protagonistes des Balesta (1955), de Sabinus (1957) et de L’Epervier (1963), on a vite découvert que la nuit y relevait du matériel de la fiction et pas seulement de son décor. Et, en étudiant comment certains personnages (féminins en particulier) apparaissaient intimement liés à la nuit, par essence ou par accident, et comment Bosco avait orchestré, au cœur de chacun des récits de ce cycle, une « scène capitale » de rencontre nocturne, à partir d’un scénario et d’une scénographie qu’il réduplique des Balesta à L’Epervier, on peut aussi être fondé à postuler une érotique nocturne dans ces récits  - depuis la rencontre fondatrice de Melchior jeune et d’Elodie à Perlefontaine, jusqu’à celle du vieux Sabinus et d’Ameline. Il n’est pas jusqu’au dernier des descendants des Balesta, Joachim, le narrateur de L’Epervier, qui ne connaîtra lui-même pareille épreuve et semblable tentation féminine et nocturne, avec la visite que lui rend à la Tonnelle Saint-Antonin, « au plus fort de la tempête », « toute blanche de neige », cette autre créature de la nuit qu’est Valentine Bahr.

            Mais cette érotique de la nuit apparaît aussi liée à une mystique de la nuit, dont elle semble ne pas pouvoir être détachée : ainsi aux « nuits profanes », voire profanatrices ou du moins sacrilèges, s’opposent ces « nuits sacrées »,  rédemptrices, dont la « nuit des Rois » offre le plus bel exemple à la fin des Balesta, le vieux Melchior réussissant enfin à s’y libérer des maléfices d’Ameline  dans une ultime épiphanie qui le rédime et le réintègre en gloire et en lumière parmi les Balesta…

            Ainsi la nuit bosquienne participe-t-elle bien de cette ambivalence fondamentale qu’Yves-Alain Favre avait le premier repérée en analysant en particulier le balancement euphorique/dysphorique de son climat (nuit apaisante / nuit angoissante)[10], et qui au-delà de toute axiologie est peut-être l’expression littéraire la plus profonde et la plus poétique de cette tentative de Bosco pour « réaliser la coexistence pacifique de ses propres aspirations, simultanément spirituelles et violemment physiques », comme le suggère Christiane Baroche[11]. Bosco tenterait ainsi « de concilier Apollon et Pan, soit, dans son optique, le Christ et les vieilles puissances infernales. Mais les anges déchus l’intéressent trop et risquent toujours de l’entraîner, si bien qu’il ne peut que les “tuer” pour s’en sortir » (ibid.). Le cycle des Balesta , en tout cas, vérifierait bien cette analyse : à la dernière page de Sabinus, tandis que Philomène, « ayant achevé ses prières (chez nous, on en dit sept avant de se confier à la nuit » (Sabinus, p.320) accède enfin apaisée au sommeil, veillée par la fidèle petite lampe des Balesta, la noire Ameline Amelande est venue se pendre au seuil de Trévignelles. « Le diable l’aura pour lui », épilogue sans autre émotion Sabinus, « car qui vient du diable, va au diable ». Mais une autre épitaphe est accordée in-extremis à Ameline, à défaut de toute inscription sur sa tombe (sur laquelle, toutefois, « quelqu’un, qui vint la nuit, déposa (…) une lampe d’argile qui brûla jusqu’au jour. Personne, par la suite, ne la ralluma », p.324). Cette épitaphe, c’est Méjemirande qui la murmure, à l’explicit du roman : « Morte d’amour, morte d’amour » répète-t-il doucement. N’est-ce pas là la plus lumineuse rédemption pour Ameline, démon de la nuit ?

Christian MORZEWSKI
(Université d’Artois - Arras)


[1] Extrait de la correspondance H. Bosco – G. Germain aimablement communiqué par Claude Girault, que nous remercions ici pour son inlassable libéralité ; sur Gabriel Germain, ami et lecteur de Bosco, cf. Claude Girault, « Une longue intimité », in Cahiers Henri Bosco, n°25, 1985, p.7-18.

 

[2] Ces trois œuvres seront ici citées dans les éditions suivantes : Les Balesta, Gallimard, coll. « Blanche », 1955, renouvelé en 1983 ; Sabinus, Gallimard, coll. « Soleil », 1957 ; L’Epervier, Gallimard, coll. « Soleil », 1963.

 

[3] Ce « Sabinus Balesta, soit Bras-de-fer » est « le reflet de l’authentique Thomas Bosco corsaire », confie l’écrivain à François Bonjean dans une lettre en date du 20 février 1963 (Correspondance H. Bosco – F. Bonjean  [1935-1963] éditée par Claude Girault in Cahiers Henri Bosco, n°37/38, 1997/98, lettre n°180, p.253).

 

[4] Le narrateur de L’Epervier répète à plusieurs reprises qu’il est « le dernier du sang » (p.79), « le dernier descendant » (ibid., p.235), tout comme Martial de Mégremut avait évoqué le grand-oncle Cornélius de Malicroix comme « ce dernier dépositaire de la race » (Malicroix, éd. Folio, p.14)  - avant de reprendre lui-même cet héritage dont la problématique transmission constitue la structure profonde de nombreux récits bosquiens.

 

[5] Benoît Neiss avait déjà remarqué, dans sa communication au colloque de Nice de 1986, l’importance de cette présence d’une liturgie (non exclusivement religieuse au sens strict) et de « rites de la nuit » dans l’œuvre de Bosco ; cf. « Calendriers, prières, fêtes… La présence liturgique dans la pensée romanesque », in Henri Bosco. Mystère et spiritualité, actes du III° colloque international Henri Bosco (Nice, 22-24 mai 1986), José Corti, 1987, p.251-275.

 

[6] Henri Bosco, entretiens radiophoniques avec Pierre Lhoste, 1971 ; transcription personnelle.

 

[7] On se souvient que Sabinus avait dû préalablement éteindre un autre incendie, celui des Aubignettes, sans doute allumé par le petit Guy de Réneguiche pour se venger d’Ameline.

 

[8] Claude Girault, « L’image de la femme en noir chez Henri Bosco », in Cahiers Henri Bosco, n°24, 1984, p.137-153 ; voir aussi le chapitre consacré aux « Incarnations féminines de la mort » dans la thèse de Martine Valdinoci, L’univers féminin dans l’œuvre de Henri Bosco, université de Dijon, 1976, p.286 sq.

 

[9] Ameline, Mélanie… Anagramme ou paragramme plus problématique encore dans le cas d’Anne-Madeleine, autre « fille de la nuit » dans Malicroix

 

[10] Yves-Alain Favre, « Henri Bosco et la nuit », in Cahiers Henri Bosco, n°28, 1988, p.215-225.

 

[11] Christiane Baroche, « La nuit des jardins de naguère… », in Corps écrit n°14, P.U.F., 1985, p.73-74.