Monsieur Carre Benoît à la campagne


Date de publication : Traductions :
L'HISTOIRE :

Henri Bosco a écrit ce récit entre le dernier trimestre de 1943, après Le Jardin d'Hyacinthe, et la fin de 1944 ou, peut-être 1945», un peu avant Sylvius. Il est donc exactement contemporain de Malicroix et paraît un an avant ce dernier, au début de 1947, chez Chariot. Il est repris par Gallimard en 1952.

Quel merveilleux village provençal que les Aversols - sans doute transposition de Lourmarin -, bleu et doré, silencieux et paisible, placé sous le signe bénéfique du "peuplier géant", Timoléon! Pourquoi faut-il (mais Bosco en soit loué!) qu’un épais bureaucrate "boiteux, mal barbichu", Carre-Benoît, fanatique de l'enregistrement, du numérotage et de la statistique en tous genres, vienne l'habiter? À vrai dire, il ne fait qu'accompagner sa femme, la douce et innocente Hermeline, héritière de feu dame Hortense, veuve Chobinet, tendrement et respectueusement aimée par Me Ratou, invisible et inquiétant notaire, ami de la flûte, du secret et de la nuit, tissant inlassablement le piège fatal de sa toile. C'est lui qui les a tirés "du non-être" selon un "plan" mûrement élaboré, afin de redonner vie à l'Ombre de sa chère Hortense qu'accueillerait le corps bien vivant d'Hermeline.

Or, le titre du livre ne ment pas. Carre-Benoît ne tarde pas à occuper le devant de la scène en créant aux Aversols le plus inutile des "Bureaux", en réformant le fonctionnement de la Poste et en instaurant la tyrannie de l'heure exacte (au Paradis !), des déclarations devant témoins et de la fiction de l'abstrait. N'est-il pas devenu le maire de la commune? La démesure le guette: il fait abattre le peuplier Timoléon, "arbre sacré",, qu'il déteste, et approuve la construction d'une distillerie à l'emplacement d'un pré malignement appelé "le Pimpant. Ces deux fautes sont impardonnables. Il change de personnalité - on n'ose pas dire d'âme -, devient "anonyme", esclave de "la matière aveugle" et lamentable incarnation du Capital. La comédie s'était muée en satire, mais une telle "hybris" en fera une impitoyable tragédie. Carre-Benoît a d'ailleurs cédé à l'influence néfaste de Léontine Chicouras, folle de son corps pourtant délaissé, cette "Pythonisse" et cette "Ménade"..."L'ombre" prendra une revanche inexorable, car nous sommes désormais dans le domaine du sacré, les adorateurs de la matière seront durement punis de n'avoir pas senti "le pouvoir caché des symboles". Le roman se terminera un peu comme Le Trestoulas par l’exode et la ruine du village.

Derrière une intrigue fort bien menée on découvre une trame secrète, ourdie par des êtres « redoutablement nocturnes » possédant la puissance capable d’évoquer et de convoquer, de lier et de délier les âmes, une puissance qui porte déjà la marque des ténèbres.



Claude Girault





Retour